Elsa Morante / Édouard Leroy m’en parle.

Nous lançons vers la minute 8 un appel aux éditions Gallimard et à Margot Gallimard, sensible et brillante éditrice qui a à cœur le patrimoine de sa maison d’édition, un appel pour l’impression de l’œuvre complète d’Elsa Morante en anthologie ou intégrale et évidemment en format poche individuel pour la rendre accessible.

Ça compte, c’est important de lire cette immense écrivaine italienne.

L’œuvre d’Elsa Morante provoque presque un vertige ancien, une façon de regarder le monde en refusant de détourner le regard . 

Une voix qui cherche la vérité des êtres  – même lorsqu’elle dérange, même lorsqu’elle brûle. Chez elle, la littérature est un acte de résistance contre l’injustice. Et chaque roman semble ouvrir une brèche où l’intime et le politique se répondent, s’entrelacent, se heurtent.

Du foisonnement baroque de Mensonge et sortilège, où les mythologies familiales deviennent des labyrinthes d’illusions et de blessures, à l’adolescence fiévreuse de L’Île d’Arturo, Morante n’a cessé d’explorer les territoires de l’enfance avec une lucidité implacable. C’est peut-être là son geste le plus radical : croire que les plus vulnérables, les plus démunis, les plus fragiles sont les véritables témoins de la condition humaine. Non pas parce qu’ils seraient plus purs, mais parce que le monde ne leur offre aucune protection.

Puis vient La Storia, ce roman-monde qui bouscule tout, mêlant la guerre à la faim, la tendresse à la violence la plus nue. Elsa Morante y déploie une compassion d’une ampleur rare, une manière d’embrasser les existences minuscules sans jamais les écraser sous le poids de l’Histoire. Elle place au centre une femme, Ida, et un enfant, comme pour rappeler que la littérature peut encore poser des questions essentielles : comment survivre quand tout s’effondre ? Comment tenir debout quand la barbarie s’invite dans le quotidien ?

Et au milieu de ces grandes œuvres, il y a un livre que j’aime particulièrement : Le Monde sauvé par les gamins. Un livre inclassable, hybride, éclaté, où Morante rassemble poèmes, fragments, chants, dessins, comme si la forme même devait se mettre au diapason de la vie. On y entend la rumeur des marges, la voix des enfants, la musique des révoltés. On y croise des figures illuminées par la grâce fragile de ceux qui n’ont rien, sinon leur imaginaire. Ce livre dit quelque chose de fondamental chez Morante : la croyance absolue que l’enfance porte une vérité que le monde adulte étouffe. Une vérité faite d’élan, d’insoumission, de beauté brute. C’est un texte qui vous prend par la main et vous rappelle, sans pathos, que la poésie peut être une arme – et parfois, un salut.

Même son dernier roman, Aracoeli, plonge dans les gouffres du souvenir et de la perte. Un texte plus âpre, plus resserré, mais traversé par cette même obsession : comprendre comment les êtres se construisent sur des fragments d’amour et de manque, de lumière et d’ombre.

À travers ses livres, Elsa Morante a façonné une œuvre d’une cohérence bouleversante, où chaque récit porte les traces d’une quête éperdue de vérité. Une œuvre qui ne craint pas l’excès, qui assume le lyrisme, qui s’abandonne aux émotions comme à des forces telluriques. Chez elle, les personnages sont des archipels, les familles des continents, et les drames intimes résonnent avec les tremblements du monde.

Ce qui frappe, encore aujourd’hui, c’est la ferveur de son écriture. Une écriture qui parle aux égarés, aux obstinés, à celles et ceux que la vie n’a pas ménagés. Une écriture qui croit aux pouvoirs de la fiction comme d’autres croient au salut. Une écriture qui nous rappelle que la littérature, parfois, permet de respirer un peu plus largement – et de regarder la réalité en face, sans renoncer à la beauté.

L’œuvre de Morante n’est pas seulement importante : elle est nécessaire. Elle nous accompagne, nous remue, nous fissure. Et elle continue de nous parler, à travers chaque page.

COMMENT LES CHATS NOUS APPRENNENT À RÉSISTER AU FASCISME  / Stewart Reynolds / Flammarion

Une leçon de liberté sur pattes

Dans ces temps où les certitudes grondent plus fort que les nuances, Stewart Reynolds choisit un détour délicieux : tendre un miroir au monde en empruntant les pas d’un chat. On connaît l’auteur pour ses satires tendres, son humour canadien, sa manière de transformer l’actualité en scène intime. Ici, il pousse encore plus loin son art du décalage : derrière le pelage doux de la métaphore, il scrute la mécanique du pouvoir, le glissement insidieux des discours qui rétrécissent la pensée, la tentation de l’ordre qui menace toujours la liberté.

Le pari est audacieux et terriblement contemporain : utiliser l’animal le plus indomptable de nos foyers pour éclairer ce que signifie résister. Pas la résistance-slogan. Pas la posture. Mais cette résistance discrète, viscérale, presque instinctive. Celle qui commence par un geste simple : refuser de se coucher quand on attend de vous l’obéissance. Observer un chat, chez Reynolds, ce n’est pas sourire devant ses manies : c’est apprendre à reconnaître la souveraineté dans un battement de queue, la dissidence dans un pas de côté, la dignité dans un refus de se laisser enfermer.

Reynolds convoque le quotidien pour dire le politique.

On croirait lire un manuel d’élégance subversive : la liberté n’est jamais assénée, elle s’incarne.

Ce qui frappe dans ce petit livre est cette tendresse sans naïveté. Reynolds n’édulcore rien. Il sait que les dérives autoritaires se glissent dans les interstices, dans ce que nous cessons de nous interroger.

Et si l’humour pouvait fissurer les dogmes ? 

L’essai devient alors une initiation : apprendre à flairer le danger, à défendre son territoire mental, à cultiver l’insoumission douce.

Un petit manuel de liberté, qui n’est pas destiné seulement aux amateurs de félins.

Un cadeau mignon, décalé et intelligemment utile.

Dieu, Darwin, tout et n’importe quoi / Vinciane Despret & Pierre Kroll / Les Arènes

Un voyage malicieux dans ce que le vivant refuse de simplifier

Vu à La Grande Librairie ! 

Je vais faire comme les librairies mais moi je l’ai vraiment vu à La Grande Librairie et quelle merveille de voir et écouter Vinciane Despret en parler ! – cf photo 2 et 3 

Ce livre a la grâce de ceux qui nous racontent une histoire qui marque, sans hausser la voix. Vinciane Despret y poursuit ce qu’elle sait faire mieux que personne : écouter les animaux, non pour les expliquer, mais pour les laisser nous surprendre. Elle raconte les détours, les bizarreries, les gestes minuscules qui font vaciller nos certitudes. Et soudain, le vivant n’est plus un système – c’est un théâtre d’inattendus.

À ses côtés, Pierre Kroll joue les funambules : un trait vif, une ironie tendre, un humour qui ne trahit jamais le sujet. Ses dessins respirent. Ils ouvrent des fenêtres, déplacent la lumière, rappellent que la connaissance n’avance jamais sans un peu de désordre.

On lit ce livre comme on ouvre un cabinet de curiosités. On y croise des bêtes réelles, des théories qui se contorsionnent, des questions qui s’invitent sans prévenir : et si Darwin n’était pas un monument, mais un compagnon ? Et si l’idée d’un “plan” n’était rien d’autre que notre peur du chaos ? Et s’il fallait, enfin, accepter que l’extravagance soit une force du vivant ?

Ce texte a quelque chose de jubilatoire. Il défait les frontières, renverse la table, met du jeu dans les concepts. On en sort avec le sentiment d’avoir respiré plus large, un peu plus proche de ce qui palpite autour de nous.

À lire et offrir ! 

Devenir fasciste – Mark Fortier · Lux Éditeur

Un faux manuel pour révéler le vrai naufrage.

L’entretien en version longue est sur mon blog, le lien est dans ma bio.

Mark Fortier, anthropologue, sociologue, éditeur, esprit libre, n’a rien d’un polémiste en quête de scandale. Ce qu’il propose ici, c’est un miroir. 

Un objet littéraire drôle et intelligent, un pamphlet satirique qui emprunte les codes du “manuel de conversion” pour mieux dévoiler la tentation du repli, les compromissions ordinaires, les petites peurs qui, mises bout à bout, fabriquent les grandes catastrophes politiques.

Mark Fortier fait semblant. Il feint la bascule, joue au converti du dimanche, s’amuse à cartographier les réflexes qui transforment un démocrate fatigué en sympathisant zélé. Sous le rire, la morsure. L’ironie, parfaitement dosée, expose les mécaniques intimes du fascisme contemporain : le besoin d’ordre, le confort du cliché, l’exaltation identitaire, la nostalgie d’un passé fantasmé. Et surtout cette pente douce, presque confortable, qui mène de la lassitude au renoncement.

Ce qui frappe, c’est la lucidité. Elle emprunte la langue de ceux qu’elle dénonce pour mieux les révéler. À travers ce pastiche, on voit surgir ce que la démocratie a de fragile, ce que le cynisme a de séduisant, et ce que l’époque a de dangereusement prêt-à-penser.

Ce petit livre brillant, rappelle que le fascisme n’arrive jamais en bottes. Il glisse, insinuant, sous la forme d’un compromis, d’un commentaire, d’une fatigue. Fortier ne sermonne pas : il éclaire, les zones grises où se fabriquent les monstres.

À l’heure où les discours se fascisent et où les libertés se grignotent, cette lecture fonctionne comme un test de conscience. Une piqûre nécessaire. Un réveil.

Magnifique idée de cadeau de Noël car on connaît toutes et tous un potentiel Fasciste …

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L’homme derrière Le Guépard – Loup Odoevsky Maslov – Séguier

Plonger dans l’ombre sensible d’un écrivain qui ne cherchait

pas la lumière ! 

Édouard Leroy et moi partons en Sicile.

Approcher Giuseppe Tomasi di Lampedusa, c’est entrer dans un palais sicilien au parfum de poussière dorée. On croit connaître l’auteur du Guépard, mais le portrait que dessine Loup Odoevsky Maslov révèle un homme infiniment plus fragile, plus pudique, plus ardent qu’on ne l’imaginait. Un prince mélancolique, discret, rongé d’exigence intérieure, qui n’aura écrit qu’un seul roman, mais un roman-monde.

Né dans une aristocratie sur le déclin, Lampedusa grandit au milieu de murs qui s’effritent et d’un héritage qu’il sent déjà menacé. Ce décor devient son langage. La biographie éclaire sa solitude d’enfant, son amour des livres, son regard aigu sur les transformations de l’Italie. On comprend alors mieux pourquoi Le Guépard sonne comme un adieu. Non pas un adieu nostalgique, mais un adieu lucide, presque tendre, traversé par le sentiment que les siècles basculent sans prévenir.

Dans cette biographie, l’homme apparaît dans toute sa profondeur : érudit secret, lecteur insatiable, professeur improvisé pour un cercle minuscule d’élèves, mari délicat à la fantaisie inattendue. Sa vie semble faite d’élans retenus, de beautés tues, d’une fêlure qui nourrit sa sensibilité. Ce qui bouleverse, c’est de sentir combien le roman est né d’une blessure intime : celle d’un auteur qui ne verra jamais le succès de son œuvre.

Odoevsky Maslov redonne de la chair à ce destin silencieux. Elle raconte la peur de n’être « pas assez », les refus des éditeurs, la maladie, puis la mort, quelques mois avant que le manuscrit ne devienne l’un des plus grands romans du XXᵉ siècle. On referme ce livre comme on quitte un bal dans un palais écrasé de chaleur : avec le sentiment d’avoir entendu battre un cœur qu’on avait longtemps recouvert de marbre.

Une biographie qui rappelle que derrière les chefs-d’œuvre se cachent souvent des vies minuscules, délicates, essentielles.

Le nouveau Quarto que Gallimard consacre à Italo Calvino : Récits

Édouard Leroy et moi allons vous raconter le nouveau Quarto que Gallimard consacre à Italo Calvino qui réunit sous le simple titre Récits un demi-siècle d’écriture, de 1943 à 1985. C’est un livre-monde, on y retrouve la trajectoire d’un homme qui, toute sa vie, aura cherché une manière de dire la vérité sans jamais renoncer à la magie.

Il y a dans ces pages la pulsation du réel – la guerre, l’Italie, la reconstruction – mais toujours filtrée par l’invention. Calvino ne s’évade jamais pour fuir : il s’évade pour comprendre. Sa prose, légère en apparence, se révèle architecture précise, charpente d’idées, mathématique sensible. Ses personnages évoluent dans un monde où la frontière entre le possible et l’imaginaire est sans cesse redessinée, comme si la littérature devenait un laboratoire délicat où tester la liberté.

Ce Quarto déploie toute la palette de Calvino : les contes presque naturalistes de ses débuts, les récits qui frôlent la fable philosophique, les expérimentations narratives des années soixante, puis ces textes tardifs où la sobriété devient un art du dépouillement. On y lit un écrivain qui refuse le confort, qui questionne la forme, qui transforme chaque histoire en une variation sur la façon dont nous percevons le monde.

Lire Calvino aujourd’hui, c’est se souvenir que la fiction peut être une manière de tenir debout : une façon de regarder le réel avec un pas de côté, et de trouver dans ce déplacement l’espace nécessaire pour penser plus large, plus juste, plus libre.

Merci Aude Cirier pour ce merveilleux travail éditorial.

#bookstagram #ItaloCalvino #Recits #QuartoGallimard #LitteratureItalienne #Calvino #FictionEtLiberté

Le livre des vies – Mémoires écarlates / Margaret Atwood / Robert Laffont

Margaret Atwood, cette silhouette malicieuse qui regarde toujours le monde comme s’il venait de commettre un acte qu’il faudrait décoder. Cette femme, pour moi, c’est plus qu’une autrice majeure : c’est une présence, presque une boussole. Ses livres m’accompagnent, me déroutent, me rappellent que la littérature n’a jamais été un simple miroir mais une machine à remuer le réel. Alors, face à Le Livre des vies. Mémoires écarlates, j’ai voulu vous dire ce qu’elle représente pour moi.

En la lisant, j’ai souvent l’impression que son œuvre éclaire des zones d’ombre que beaucoup préféreraient ignorer. Ma mère disait que elle était une « prophétesse auto-réalisatrice » (plus ou moins, elle le disait en italien) 

Alors je vous invite à lire son livre, ses livres et à la regarder participer ce soir au beau plateau de La Grande Librairie.

Entretien avec Gianrico Carofiglio / Eloge de l’erreur et de l’ignorance / Rivages

J’ai interviewé Gianrico Carofiglio, écrivain, essayiste et homme engagé.

Une bonne partie de ma famille et de mes amis italiens attendent ses polars et essais avec impatience.

Gianrico Carofiglio poursuit son chemin d’homme de parole et de doute avec Éloge de l’erreur et de l’ignorance. On y retrouve son sens de la clarté, cette façon d’ouvrir des fenêtres plutôt que d’ériger des murs. L’ancien magistrat s’intéresse ici à ce que nous fuyons tous : nos failles, nos béances, nos angles morts. Il en fait non pas des défauts, mais des territoires à explorer.

L’auteur rappelle que se tromper n’est jamais une catastrophe, seulement une étape. Que l’erreur nous oblige à ralentir, à regarder autrement, à grandir un peu. Que notre ignorance – immense, inévitable, parfois désarmante – n’est pas un aveu de faiblesse mais un moteur. Elle nous invite à rester curieux, disponibles, prêts à être étonnés encore, et à nouveau.

Dans la traduction limpide de Vincent Raynaud, ce court essai devient une promenade dans l’art de penser sans arrogance, d’accueillir la complexité avec douceur.

C’est un livre qui recentre, qui apaise, qui encourage ouvrir grand l’esprit. Une invitation à redevenir attentif aux merveilles, même minuscules, qui bordent nos vies.

We dit It again ! Edouard Leroy ( @endudlettres sur Instagram ) et moi avons décidé de poursuivre nos discussions littéraires, aujourd’hui nous vous racontons notre Pasolini.

We dit It again ! 

Edouard Leroy ( @endudlettres sur Instagram )

et moi avons décidé de poursuivre nos discussions littéraires, aujourd’hui nous vous racontons notre Pasolini.

À 50 ans de son assassinat Pasolini reste cette voix indocile qui traverse nos imaginaires. 

Poète avant tout, cinéaste, romancier, journaliste par combat, critique littéraire inimitable il a scruté les failles de son époque avec la précision de quelqu’un qui écoute les craquements d’un monde prêt à se fendre.

Ses films ont bousculé les certitudes, ses romans ont révélé les marges, et ses prises de position ont fait de lui une conscience inconfortable, lumineuse, indispensable. 

Cinquante ans après sa mort, son regard continue de nous obliger à penser autrement, à interroger nos angles morts, à ne jamais renoncer à l’idée d’une vérité.

Sa mort, sur cette plage d’Ostie dans la nuit entre le 1er et le 2 novembre 1975, reste l’une des énigmes les plus sombres de l’Italie contemporaine. On a parlé d’un crime isolé, d’un guet-apens, d’un message politique. Rien n’a jamais vraiment tenu, sinon l’intuition troublante qu’on a voulu faire taire une voix trop libre, trop lucide, trop dérangeante. Ce silence imposé a résonné comme un séisme dans la culture italienne, et continue aujourd’hui encore d’habiter chaque lecture, chaque vision de son œuvre.

J’ai rencontré au Zimmer à Paris la merveilleuse Keren Ann en exclusivité pour French Press.

Autrice, compositrice, chanteuse, productrice et musicienne, Keren Ann façonne ses chansons comme on sculpte une émotion. Chaque mot, chaque note, semble pesé, retenu, presque secret.

Son univers est un dialogue constant entre la musique et les mots. 

Les mots nourrissent ses mélodies, les silences prolongent ses phrases. Chez elle, la poésie n’est pas un ornement : c’est une manière d’être au monde, d’en saisir la fragilité et la beauté dans un même souffle.

Keren Ann est aussi une grande passionnée de littérature, nous avons parlé de cet amour, de ses inspirations, du temps qui passe, des désirs pour l’avenir et de ses projets.

Je vous conseille de découvrir l’œuvre de cette artiste et vous immerger dans son dernier album Paris Amour qui est poétique et intense comme sa compositrice.