L’amour moderne / Robert Laffont / Louis-Henri de La Rochefoucauld / rencontre

J’ai rencontré Louis-Henri de La Rochefoucauld au Zimmer, à Paris, pour parler de L’amour moderne, paru chez Robert Laffont..

Je voulais comprendre les intentions d’un roman.

J’ai découvert celles d’un auteur.

La conversation a glissé de la littérature au monde, du style aux fractures sociales, du roman aux structures invisibles qui organisent nos vies. Puis, dans un contexte précis, cette phrase est tombée : « oui, mon livre est marxiste ». Elle m’a surprise, puis éclairée. Non comme un slogan, mais comme une clé de lecture. Car L’amour moderne explore la bourgeoisie de l’intérieur, avec une lucidité rare, et ses personnages, en racontant leur intimité, révèlent aussi leur rôle social. Il y a quelque chose de fascinant dans ces moments où une conversation ouvre soudain un horizon inattendu.

Parlons du livre. Le titre annonce la couleur, la couverture promet la fête, mais L’amour moderne est un roman qui regarde la débandade en face. Pas celle des sentiments spectaculaires, non : celle, plus sournoise, des arrangements quotidiens, des désirs raisonnables, des élans calibrés pour ne surtout pas faire trop de dégâts. Ce roman raconte une époque où l’on aime en connaissance de cause, et peut-être pour cela avec moins d’innocence, mais davantage de lucidité.

Chez Louis-Henri de La Rochefoucauld, l’amour n’est ni un absolu ni un champ de ruines : c’est une négociation permanente. Entre ce que l’on veut ressentir et ce que l’on accepte réellement de vivre. Entre l’image que l’on projette et la fatigue qu’elle dissimule. Le texte avance avec une élégance faussement légère ; l’ironie y devient une véritable arme d’écriture.

Ce qui impressionne, c’est la justesse du regard. Sans posture morale, le roman observe comment les relations se construisent aujourd’hui dans un monde saturé de discours sur le couple, le consentement, la liberté, le bonheur – et comment, malgré tout, l’inquiétude demeure. Les personnages parlent beaucoup, expliquent, analysent, anticipent, mais cachent toujours de petits et de lourds secrets. L’essentiel leur échappe souvent : ce moment fragile où l’on cesse de se protéger.

L’écriture est fluide, jamais cynique, mais toujours lucide. Une langue qui sait que la modernité sentimentale est une zone grise, faite de confort et de solitude mêlés. On sourit souvent. On se reconnaît parfois.

L’amour moderne est un roman d’observation fine, d’une extrême précision, qui ne juge pas son époque mais la met en lumière.

J’ai volontairement évité de vous raconter le roman.
Parce que ce livre mérite d’être découvert.
Parce que ses personnages méritent d’être rencontrés.
Parce que certaines histoires ne se résument pas.

On l’appelait Bennie Diamond / Les Léonides / Michael Dichter / Rencontre

Je ai interviewé Michael Dichter juste avant son passage à La Grande Librairie du 14/01/26, cette grande émission littéraire que le monde nous envie, il y est allée pour son premier roman, « On l’appelait Bennie Diamond » paru chez les Éditions Les Léonides, qui se lit comme un film.

Le personnage central Bennie Goodman avance dans ce monde fermé avec une détermination qui dérange. Il veut une place. Un nom. Quitte à bousculer un ordre qui ne l’attendait pas.

Le roman épouse ce mouvement, roman d’apprentissage, chronique d’une communauté repliée sur elle-même : tout cela à la fois, sans jamais forcer l’effet. L’écriture de Michael Dichter préfère la retenue à l’éclat, le détail juste au spectaculaire. Une prose précise, presque chorégraphiée, qui observe comment se fabriquent les légitimités et comment se paient les désirs.

il y a cette phrase, page 22, celle d’un chaos rangé qui devient une symphonie. Elle m’a accompagnée tout au long de la lecture. Elle dit la logique secrète du livre : sous l’apparente confusion des trajectoires, une harmonie se dessine, patiente, presque invisible.

Ce qui frappe, c’est la manière dont le roman fait sentir le poids de la filiation. Un grand-père, un père, un fils. Ce qui se transmet malgré soi, ce qui se rompt, ce qui se transforme. La fascination du diamant n’est jamais seulement matérielle : elle est liée au regard des autres, à la reconnaissance, à la peur de décevoir. Bennie avance, mais chaque pas résonne.

Au fil de la conversation, nous avons découvert que nous avions connu et aimé Luca Di Fulvio. Et que nous l’admirions. Une évidence. Même goût pour les destins pris dans des systèmes plus grands qu’eux, même attention aux détails, même confiance dans la puissance romanesque de la transmission.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit, au fond. Les livres comme lieux de passage. Comme gestes tendus d’une génération à l’autre. On l’appelait Bennie Diamond rappelle que transmettre n’est jamais reproduire à l’identique : c’est accepter le déplacement, le désordre parfois, pour que la symphonie continue.

Ce livre est un diamant narratif, durable, transmissible, infiniment humain.

Le Sud / Flammarion / Tash Aw / rencontre au Zimmer

Édouard Leroy et moi, avons rencontré au Zimmer à Paris, Tash Aw pour son exquis roman Le Sud paru en français chez Flammarion.

Première émission pour Fragments.

Un corps s’avance dans l’eau, le paysage s’ouvre, la phrase respire. Le Sud s’écrit d’emblée dans un mouvement lent, presque hypnotique, où la langue précède le sens et l’installe. Chez Tash Aw, écrire c’est faire affleurer. La prose est souple, charnelle, traversée de silences, attentive aux frémissements plus qu’aux déclarations. Une langue qui sait que la beauté n’est jamais innocente.

Le Sud est un espace instable, chargé d’histoire, de hiérarchies invisibles, de lignes de fracture sociales et intimes. Tash Aw y déploie une géographie de la marge, là où se croisent classes, origines, désirs et appartenances incertaines. Le roman avance par sensations, par tensions retenues, par scènes qui semblent baignées de lumière et pourtant traversées d’ombre. La sensualité irrigue chaque page, non comme un ornement, mais comme une manière de lire le monde à travers les corps.

Livre queer, profondément, parce qu’il refuse toute assignation. Le désir y est une force de déplacement, une énergie discrète mais politique. Aimer, désirer, regarder devient un acte de résistance face à un ordre social qui voudrait fixer, nommer, contenir. Rien n’est spectaculaire : tout se joue dans l’infime, dans ce qui échappe au langage dominant. La sensualité est ici un geste politique, précisément parce qu’elle ne s’énonce pas comme tel.

Le Sud est aussi un roman social, attentif aux inégalités, aux héritages coloniaux, aux fractures de classe, mais sans jamais les transformer en thèse. Tash Aw écrit à hauteur humaine, au plus près des sensations et des contradictions. La politique affleure dans les choix minuscules, dans les silences imposés, dans les désirs contrariés. La marge devient un point d’observation d’une acuité rare, révélant le centre dans toute sa fragilité.

Ce roman confirme une voix essentielle de la littérature contemporaine : une écriture qui croit encore à la puissance du trouble, à la lenteur, à l’ambiguïté. Le Sud laisse une empreinte durable, comme une chaleur sur la peau. Un livre qui ne cherche pas à convaincre, mais à déplacer. Et qui, par la grâce de sa langue, rend la différence non seulement visible, mais nécessaire.

Oui c’est un livre nécessaire.

La patiente du jeudi / Nathalie Zajde / l »Antilope / interviewée chez son éditeur

J’ai interviewé l’autrice Nathalie Zajde chez son éditeur, L’Antilope, maison que l’on célèbre cette année pour ses dix ans d’existence : une décennie consacrée à faire entendre des voix audacieuses, singulières, capables de déplacer notre manière de lire et de regarder le monde. Écouter Nathalie Zajde parler de son roman, c’est retrouver cette même ambition à l’œuvre : creuser là où les mots butent, où les silences résistent, et faire surgir de ces zones d’ombre une lumière inattendue, presque vive.

Dans La patiente du jeudi, premier roman de la psychologue, nous rencontrons Mona, jeune femme d’aujourd’hui dont les échecs amoureux à répétition prennent peu à peu une tournure troublante. Crises d’angoisse, visions déroutantes : ces failles deviennent le fil d’Ariane d’un récit qui mêle drame psychologique et mémoire historique. Mona porte en elle la trace secrète d’une histoire qui la précède, d’un passé qui lui a été transmis sans mots.

Le roman se lit tantôt comme une enquête intérieure, tantôt comme une fable métaphysique, où l’héritage des traumatismes collectifs – en particulier ceux liés à la Shoah – s’insinue dans la chair des vivants sous forme de spectres, de mots imprévus, de douleurs sans nom. Là où l’analyse pourrait se perdre en abstractions, l’autrice avance avec un humour discret et un sens aigu de la narration, donnant au texte une tonalité singulière, entre gravité et une grâce presque ludique.

Ce qui frappe dans La patiente du jeudi, c’est cette capacité à faire dialoguer l’intime et l’universel. La mémoire n’y est jamais une archive figée : elle devient un paysage en mouvement, traversé de souffles, de langues, de réminiscences qui surgissent là où on ne les attendait plus. Dans une écriture fluide, finement rythmée, Nathalie Zajde invite le lecteur à repenser la place de l’inconscient dans nos vies – à entendre ce que nous ne savions pas encore porter.

Ce livre est un miroir tendu à notre curiosité, un espace où les traumatismes enfouis retrouvent une voix, et où la littérature se fait – avec une générosité rare – lieu d’exploration, presque de réparation : une psychanalyse du monde à hauteur humaine.

Voyage voyage / Victor Pouchet / Gallimard / au Zimmer

J’ai rencontré Victor Pouchet au café Zimmer, pour parler de son dernier livre, publié dans la belle collection L’Arbalète chez Gallimard.

L’Arbalète est une collection à part : elle accueille des textes qui privilégient l’élan, la voix, l’invention formelle, souvent à la lisière du roman, du poème et du récit. Des livres indisciplinés, attentifs aux déplacements intérieurs, aux pas de côté.

Voyage voyage s’ouvre sur une cassure intime : Orso et Marie voient leur légèreté brisée par une grossesse interrompue. Un deuil discret, presque sans récit, mais dont la violence silencieuse imprègne tout. Pour ne pas se figer dans la douleur, Orso imagine une « théorie de la grande diversion » et entraîne le couple dans un road-trip improvisé à travers une France décentrée, faite de musées improbables et de détours incongrus.

La force du roman tient dans ce refus du spectaculaire. Victor Pouchet choisit la douceur, l’humour discret, la comédie bienveillante comme formes de résistance au tragique. Une écriture attentive aux « petits riens », à ce qui permet de tenir quand tout vacille.

J’ai beaucoup aimé ce roman.

au Zimmer : Aux nuits à venir / Joffrine Donnadieu / Gallimard

J’ai rencontré Joffrine Donnadieu au Zimmer à Paris pour parler de son roman Aux Nuits à venir, récemment publié chez Gallimard 

Il y a des rencontres qui allument une étincelle, celle avec Joffrine a été dans cette catégorie.

Joffrine Donnadieu écrit au plus près des sensations, des silences, des seuils. Ce qui la fascine, ce n’est pas l’événement spectaculaire mais l’instant où quelque chose bascule intérieurement : une attente, une peur diffuse, un désir mal formulé, la conscience aiguë du temps qui passe. Son roman se déploie comme une traversée nocturne, attentive aux ombres, aux respirations, aux pensées que l’on n’ose pas toujours formuler à voix haute.

Il est question ici de nuits à venir, bien sûr, mais surtout de ce qu’elles contiennent : l’inquiétude face à l’avenir, les promesses fragiles, la part d’obscurité que chacun porte en soi. L’écriture de Joffrine Donnadieu est d’une grande justesse, jamais démonstrative, toujours incarnée. Chaque phrase est posée avec soin, comme si elle savait qu’elle n’a pas besoin d’en dire trop pour toucher juste.

Tout est suggéré, et c’est précisément là que le roman gagne sa force.

On lit Aux nuits à venir avec l’ impression rare d’être accompagné. Le texte fait confiance au lecteur, à sa mémoire, à ses propres nuits. Il laisse de l’espace, de l’air, du temps. Et lorsqu’on referme le livre, quelque chose demeure : une tonalité, une émotion persistante.

Un livre qui confirme Joffrine Donnadieu comme une voix singulière, attentive, profondément humaine. Une écriture qui regarde la nuit non comme une menace, mais comme un lieu de vérité.

J’ai rencontré Isabelle Siac au Zimmer à Paris

J’ai rencontré Isabelle Siac au Zimmer à Paris

On croit connaître cette histoire par cœur. Un prince, un destin, une couronne au bout du conte. Puis ce livre arrive et déplace tout.

Dans la collection des éditions Reconnaissance, les récits que l’on pensait immuables sont repris à hauteur d’homme. Ici, la littérature ne confirme pas les mythes : elle les interroge, les fissure, les rend enfin habitables.

Cette collection choisit des textes courts, précis, profondément incarnés. Des livres qui parlent clair, sans renoncer à la complexité. Des livres qui circulent entre l’intime et le politique, entre l’héritage et le présent, pour mieux regarder ce que nos imaginaires fabriquent – et parfois enferment.

Avec Le Prince charmantIsabelle Siac s’attaque à une figure centrale de notre enfance collective. Le prince n’est plus une promesse, mais une fatigue. Celle d’un rôle assigné, d’une masculinité attendue, d’un pouvoir supposé désirable. L’homme qui ne voulait pas être roi devient alors un espace de doute, de refus, presque de soulagement.

Autour de ce texte, les autres publications de la maison prolongent le même geste : revisiter les normes, ouvrir les récits, faire de la lecture un lieu de reconnaissance – de soi, des autres, du réel. Des livres qui ne tranchent pas, mais qui éclairent. Et qui laissent longtemps une trace, bien après la dernière page.

Cristina Campo / Les impardonnables -Gallimard / Le Livre des quatre-vingts poétesses – R&N

Édouard Leroy a eu envie de me parler de Cristina sans h, comme moi. J’ai accepté.

Cristina Campo avance à contre-courant. Écrivaine rare, traductrice exigeante, elle a fait de la littérature un lieu de retrait et de résistance : écrire pour préserver la justesse, lire comme on veille, refuser tout ce qui affaiblit la beauté.

Nous vous conseillons deux ouvrages pour la découvrir.

Le premier bilingue et le deuxième dans la splendide collection Imaginaire de Gallimard.

Le Livre des quatre-vingts poétesses (R&N Éditions)

Un livre de transmission et de ferveur critique : Campo rassemble des voix féminines venues de loin, non pour les expliquer mais pour leur rendre une présence, vive et nécessaire.

Les Impardonnables (Gallimard, L’Imaginaire)

Un texte incandescent sur l’intransigeance intérieure. Campo y célèbre ceux qui ne cèdent pas, ceux pour qui l’art et l’éthique restent indissociables, même au prix de la solitude.

LiBookin

À l’écran vous voyez Wendall Utroi, écrivain et lecteur attentif aux fragilités du monde éditorial qui a imaginé LiBookin comme une réponse concrète aux impasses actuelles. Une plateforme pensée non pas contre le numérique, mais contre sa brutalité. Pour que la littérature reste un espace de pensée, de friction, de liberté.

Lire, ici, n’est pas un geste automatique. C’est une décision, presque une prise de position. LiBookin naît aujourd’hui dans cet interstice rare : celui où la technologie accepte de s’effacer derrière les œuvres. Pas de course au clic, pas de hiérarchies arbitraires, pas de littérature réduite à une donnée exploitable. La plateforme revendique une autre manière de faire circuler les textes : plus lente, plus équitable, plus consciente.

LiBookin défend une économie du livre qui ne sacrifie ni les auteurs ni les lecteurs.

LiBookin ouvre aujourd’hui et la plateforme a besoin de toutes les actrices et les acteurs du monde du livre.

Moi je les soutiens ! 

Bonne année à vous et bon premier jour de vie LiBookin.