
J’ai rencontré Florent Manelli au Zimmer pour parler de son livre Au-delà du placard.
L’entretien intégral dure une heure, mais avec Florent Manelli, on sent très vite qu’une heure ne suffit pas vraiment. On pourrait l’écouter des jours et des jours, tant sa parole ne fige rien, tant elle laisse de la place à la nuance, à la complexité, à ce qui tremble encore dans les vies.
Florent Manelli est auteur et illustrateur, et son travail, depuis plusieurs années, compose une œuvre de transmission, de visibilité et de lutte. J’avais déjà lu ses autres livres, et c’est aussi pour cela que j’avais envie de l’entendre longuement. Dans 40 LGBT+ qui ont changé le monde, puis dans l’ensemble plus ample que ce projet est devenu, 80 LGBT+ qui ont changé le monde il redonnait des visages, des trajectoires, des combats à celles et ceux que l’histoire dominante relègue trop souvent à quelques noms, ou à quelques images. Avec Pédés, il ouvrait un espace plus collectif, plus heurté parfois, plus libre aussi, où plusieurs voix venaient dire ce que vivent les hommes gays aujourd’hui, entre violence, désir, honte, communauté, fatigue et joie. On retrouve dans tous ses livres la même exigence, ne pas simplifier, ne pas lisser, ne pas transformer les existences en discours décoratif.

C’est exactement ce qui fait la force de Au-delà du placard. Le livre prend un sujet que l’on croit connaître, celui du coming out, mais il le reprend autrement, à un endroit plus profond et plus dérangeant. Florent Manelli ne s’intéresse pas à cette scène comme à un rite obligé, encore moins comme à une case biographique qu’il faudrait cocher pour enfin devenir soi. Il pose une question beaucoup plus troublante, pourquoi certaines personnes devraient elles encore se nommer, s’expliquer, se révéler, quand d’autres ont le privilège de n’avoir jamais à le faire. À partir de là, tout le livre se déplace. Il ne s’agit plus seulement d’un geste personnel. Il s’agit d’une norme, d’un ordre social, d’une distribution inégale de l’évidence.
Ce que j’ai aimé, c’est que Florent Manelli ne traite jamais son sujet de manière abstraite. Il ne plaque pas une théorie sur des parcours. Il regarde au plus près ce que le placard produit, ce qu’il exige, ce qu’il empêche, ce qu’il abîme. Il montre que le silence n’est pas un vide, mais une contrainte. Que la honte n’est pas une faiblesse individuelle, mais une construction. Que l’aveu, si souvent présenté comme un moment d’émancipation, peut aussi être traversé par des attentes sociales, familiales, culturelles, parfois même militantes. Dire qui l’on est n’a rien d’un geste pur. Cela dépend toujours d’un contexte, d’un rapport de force, d’un danger possible, d’un désir de vivre enfin à découvert, mais aussi d’une fatigue immense face à ce qui devrait aller de soi.
Le livre est très juste aussi parce qu’il ne fabrique pas de récit héroïque. Il ne dit pas que sortir du placard serait forcément une victoire limpide, ni que la visibilité règlerait tout. Il laisse apparaître les contradictions, les décalages, les ambivalences. Il rappelle qu’il peut y avoir de la libération dans la parole, bien sûr, mais aussi de l’épuisement, de la répétition, une forme de sommation à se raconter pour devenir acceptable. C’est toute l’intelligence de ce texte. Il remet de la pensée là où le langage public a parfois tellement résumé les choses qu’il a fini par les vider.
Florent Manelli ne limite d’ailleurs jamais sa réflexion à une seule expérience, et c’est aussi ce qui donne au livre son ampleur. Il parle des spécificités des autres lettres de l’acronyme, des vécus lesbiens, bi, trans…, et de tout ce que ces trajectoires déplacent dans notre manière de penser la visibilité, la norme et l’effacement. Le livre rappelle avec beaucoup de finesse que personne ne traverse ces questions de la même manière. On ne se dit pas, on ne se tait pas, on n’est pas assigné·e, invisibilisé·e ou exposé·e de façon identique selon son histoire, son corps, son genre, son désir, son environnement. C’est précieux, parce que l’auteur refuse d’écraser les différences au nom d’un récit unique. Il accueille au contraire la pluralité des vies, des vulnérabilités et des façons d’exister.


J’ai retrouvé dans Au-delà du placard ce qui me touche dans le travail de Florent Manelli depuis le début, une capacité à transmettre sans simplifier. Il rend les choses lisibles sans les appauvrir. Il écrit de manière claire, mais cette clarté n’a rien de réducteur. Elle ouvre. Elle permet de comprendre, mais aussi de sentir, de se déplacer, de regarder autrement ce que l’on croyait déjà connaître. C’est un livre qui aide à penser, et c’est devenu suffisamment rare pour être souligné.
Il faut lire Au-delà du placard. Il faut le lire sans nécessité d’être directement concerné·e, parce que précisément, nous le sommes toustes. Nous vivons toustes dans un monde fabriqué par des normes, par des assignations, par des silences, par des hiérarchies de visibilité. Ce livre parle des vies LGBTQIA+, bien sûr, mais il parle aussi du regard social, de ce qu’une société considère comme évident, légitime, dicible. En ce sens, ce livre ne s’adresse pas à une catégorie, si vous croyez être incollable sur le sujet vous découvrirez un livre truffé de ressources et références qui prolongeront sa lecture dans d’autres lectures, films, séries.
Au-delà du placard dépasse très largement son sujet. C’est un livre nécessaire, parce qu’il nous oblige à regarder autrement ce que nous pensions connaître.
Au-delà du placard est un livre qu’il faudrait faire circuler, lire, offrir, en parler.