Le Codicille des ombres, Olivier Sebban, Rivages

J’ai rencontré Olivier Sebban pour son roman Le Codicille des ombres, paru chez Rivages.

J’ai lu ce livre comme on entre dans une ville murée, avec la sensation que l’air manque, que chaque pierre garde la trace d’un cri, que l’Histoire n’est pas un décor mais une fièvre. Marseille, 1720. La peste referme ses mâchoires sur la cité. Les corps disparaissent, les familles se défont, les survivants ne savent plus très bien s’ils doivent sauver leur peau ou leur âme. Dans cette ville livrée à la peur, un enfant huron disparaît. Ailleurs, un homme prend la fuite vers les terres d’Amérique, emportant avec lui ce qu’on ne dépose jamais tout à fait : la faute, la perte, le remords.

Olivier Sebban compose un roman d’exil et de contamination, mais pas seulement au sens médical. Ce qui circule ici, ce sont les violences des empires, les fractures de la filiation, les identités arrachées, les croyances imposées, les liens que l’on coupe en croyant survivre. L’enfant huron, déplacé, converti, transplanté dans un monde qui ne sait pas le regarder autrement que comme une énigme ou une possession, devient l’un des cœurs battants du livre. Face à lui, ou plutôt en écho, la trajectoire du marin ouvre une autre nuit : celle de l’homme qui part, qui abandonne, qui cherche dans l’immensité américaine une forme de rachat que nul paysage ne garantit.

Le roman traverse alors deux continents comme on traverse une blessure. Des ruelles pestiférées de Marseille aux forêts d’Amérique du Nord, Sebban déplace sans cesse la question du salut. Peut-on recommencer ailleurs quand on a laissé derrière soi des morts ? Peut-on appartenir à un monde qui vous a d’abord confisqué le vôtre ? Peut-on encore aimer lorsque tout, autour de soi, a pris la forme de la disparition ?

J’ai beaucoup aimé la manière dont le livre tient ensemble l’aventure et la gravité. On y sent le souffle du roman historique, mais sans la tentation de la reconstitution sage. Sebban écrit une Histoire incarnée, fiévreuse, presque organique. La peste n’est pas seulement un événement : elle devient une expérience morale. Elle révèle ce que les êtres dissimulent, ce qu’ils trahissent, ce qu’ils sauvent malgré eux.

Et puis demeure cette très belle idée du codicille : ce supplément, cette clause ajoutée après coup, comme si les morts, les vaincus, les oubliés réclamaient encore une place dans le testament du monde. Les ombres, ici, ne se contentent pas de hanter. Elles parlent. Elles obligent les vivants à répondre.

À lire absolument ! 

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