Team Emily

Édouard Leroy et moi avons décidé de dédier une émission web de Fragments à Les Hauts de Hurlevent – Wuthering Heights. Pour en discuter, nous avons réuni Laura Alcoba, Camille Kouchner et Yacha Kurys, trois auteurices passionné·es d’Emily Brontë et de son unique roman.

Quant à moi, Wuthering Heights accompagne ma vie depuis de nombreuses années. C’est un roman transmis par ma mère à l’adolescence, un livre reçu comme on hérite d’une secousse intime. Je voulais être Heathcliff pour comprendre la violence que j’avais ressentie en le découvrant, comme si ce personnage excessif, déplacé, irréductible, savait déjà quelque chose de la fureur du monde. Plus tard, la lecture de Terry Eagleton, et plus précisément de Myths of Power: A Marxist Study of the Brontës, m’a donné des outils critiques pour approcher autrement cette intuition première. Elle m’a permis de sentir moins seule dans cette conviction qu’on peut lire Emily Brontë non seulement du côté du vertige amoureux, mais aussi du côté de la violence sociale, des hiérarchies, des héritages, des dominations, de tout ce que le roman contient d’âpre et d’intraitable sous l’apparence d’un grand mythe romantique.

C’est aussi pour cela qu’on n’en a jamais fini avec ce livre. Les Hauts de Hurlevent déborde très largement l’histoire d’une passion destructrice. Le roman ouvre un territoire de tempête où l’amour, la vengeance, la classe, l’enfance blessée et le désir de possession finissent par se confondre. Emily Brontë n’écrit pas un simple drame sentimental. Elle compose une œuvre indocile, gothique, presque sauvage, qui échappe aux catégories rassurantes et refuse les consolations du récit bien tenu. Et c’est peut-être cette part de refus qui continue de nous y ramener.

Les trois sœurs Brontë demeurent à cet égard des figures fascinantes. Charlotte, Emily, Anne – trois voix, trois œuvres, trois façons de faire entrer dans la littérature des formes de solitude, d’insoumission et de lucidité qui n’ont rien perdu de leur force. Elles n’appartiennent pas seulement au patrimoine littéraire anglais. Elles appartiennent à cette famille plus rare des écrivain·es qui continuent de nous accompagner intimement, parce qu’iels nous lisent presque autant que nous les lisons.

Pour prolonger cette conversation, nous avons offert aux participant·es un badge “Team Emily” venu du Brontë Parsonage Museum, comme un clin d’œil, un signe de ralliement, un souvenir aussi. Une manière de dire que la lecture crée des fidélités profondes, des complicités souterraines, et parfois même une petite communauté d’élection autour d’un livre.

Et cette discussion autour de Wuthering Heights ne s’arrêtera pas là. Elle continuera tout au long de l’année. Parce qu’il existe des romans qu’on ne referme jamais tout à fait. On change, on vieillit, on relit, et eux demeurent, non pas immobiles, mais plus profonds. Les Hauts de Hurlevent est de ceux-là. Un roman qui ne console pas. Un roman qui secoue. Un roman qui, à chaque âge de la vie, revient demander à ses lecteurices ce qu’iels font de leurs passions, de leurs colères, de leurs fidélités et de leurs fantômes.

L’arène intérieure, Ulysse Josselin, Philippe Rey

J’ai rencontré Ulysse Josselin au Zimmer pour parler de son premier roman, L’arène intérieure. Ce fut une grande joie d’apprendre qu’il en écrit déjà un deuxième.

Ulysse Josselin vit à Paris. Auteur, réalisateur et interprète, il a aussi collaboré à plusieurs magazines dans les domaines de la mode et de la culture avant de se tourner vers la littérature.

Son choix est celui de la Littérature du réel, avec un L majuscule. Mais ici, le réel n’écrase jamais le roman. Au contraire, la fiction, la construction, le travail de la phrase donnent à cette matière intime une ampleur, une tension, une forme. Le livre raconte la fabrication d’un être qui a longtemps cru devoir devenir un personnage pour exister.

Le narrateur a vingt-cinq ans. Dans les nuits parisiennes, dans le monde de la mode, dans cette société où l’apparence devient presque une langue maternelle, il apprend à ajuster sa voix, ses gestes, ses références. Il emprunte des poses, des attitudes, des images. Il veut briller, séduire, tenir debout sous le regard des autres. Mais cette composition permanente finit par l’éloigner de lui-même. Ce qui devait protéger devient prison. Ce qui devait faire tenir finit par fissurer.

Le roman conduit alors vers une clinique psychiatrique, vers la traversée d’un mal-être qui ne se laisse pas réduire à un diagnostic simple. Et c’est là que le livre devient profondément saisissant. Ulysse Josselin écrit par chapitres courts, avec des phrases intenses, tendues, parfois coupantes, toujours incisives. Tout est soigné, cadré, presque filmé. On a l’impression qu’une caméra se déplace dans le temps, revient sur certains gestes, éclaire un détail, modifie l’angle, cherche à recomposer le puzzle d’une vie où le « faux self » a pris toute la place.

Chez Winnicott, le faux self désigne cette construction défensive que l’on fabrique pour répondre aux attentes du monde, protéger une part plus vulnérable de soi, parfois jusqu’à perdre le contact avec ce qui demeure vivant, spontané, véritable. Dans L’arène intérieure, cette notion n’est pas un simple motif psychologique. Elle devient matière romanesque. Elle traverse le corps, les vêtements, la voix, le désir d’être vu·e, aimé·e, choisi·e. Elle montre ce que coûte le fait de jouer trop longtemps son propre rôle.

La lumière, dans ce livre, est souvent aveuglante. Elle révèle autant qu’elle brûle. Elle tombe sur les corps, sur les visages, sur les souvenirs, sur les scènes de nuit et les chambres d’hôpital. Elle ne console pas. Elle oblige à regarder.

J’ai aimé cette manière de faire du réel une forme, et non un témoignage brut. J’ai aimé la précision du regard, la violence contenue, l’élégance du montage, la profondeur sans pathos. L’arène intérieure est un premier roman qui impressionne par sa tenue, son intelligence sensible et sa capacité à faire entendre la solitude d’un être qui cherche, sous les masques, ce qui pourrait encore répondre à son nom.

Mutatis mutandis, je m’y suis reconnue, moi qui ai fait de la politique une vie pendant longtemps, dans un monde où l’on doit devenir un personnage, jouer un rôle. La chute de l’après est lourde, et je remercie les livres chaque jour.

Le roman d’Ulysse Josselin est à lire pour son intensité, pour sa netteté, pour cette façon rare de transformer l’effondrement en littérature.

Lolita Pille et Yacha Kurys, écoutez la minute 18 et la suite : c’est pour vous. Nous vous aimons !

Woody / Benjamin de Laforcade / Gallimard

Édouard Leroy et moi avons rencontré au Zimmer Benjamin de Laforcade pour parler de son livre Woody.

Woody est un livre empreint d’humour, d’humanité et d’amitié. Une amitié qui ne juge pas, qui accompagne les failles, les mensonges, les excès, les maladresses. Une amitié capable de survivre aux absences, aux retours, aux rôles que l’on abandonne et à ceux que l’on tente de reprendre quand la vie a continué sans nous.

C’est aussi un roman sur l’invention de soi. Woody grandit auprès de Valentin et Abigaëlle, deux présences nécessaires, trois personnages avec des orientations sexuelles différentes, aimés, désirés, essentiels. Autour d’eux se dessine une adolescence traversée par la fantaisie, la fragilité, les faux-semblants. Woody ment, exagère, se raconte autrement, comme si la vérité brute ne suffisait jamais à tenir debout. Il se fabrique un personnage, parfois drôle, parfois désarmant, souvent bouleversant.
Un personnage aussi pour résister aux injonctions.

Benjamin de Laforcade écrit avec une tendresse très fine pour celles et ceux qui ne trouvent pas tout à fait leur place. Son roman regarde l’échec intime sans cruauté. Il préfère le sourire à la sentence, la délicatesse à l’ironie facile. On rit, mais jamais contre Woody. On rit avec lui, ou plutôt près de lui, là où le comique devient une manière de se protéger.

J’ai aimé cette façon de faire de la maladresse une matière romanesque. Woody parle d’amitié, d’amour, de désir, de construction de soi, mais aussi de cette question plus secrète : que reste-t-il de nous quand les autres ont cessé de nous attendre ?

Un roman tendre, vif, mélancolique, traversé par une drôlerie aux accents british. Un livre sur les êtres qui débordent, qui se trompent, qui reviennent, et que la littérature accueille sans les réduire.

Le Book Club de France Culture

Le Book Club de France Culture appartient à ces émissions qui savent donner une forme à la lecture. On n’y parle pas seulement des livres que l’on vient de lire, mais de ce qu’ils déplacent, de ce qu’ils réveillent, de ce qu’ils mettent en circulation entre les voix. À l’antenne, la littérature retrouve ce qu’elle a de plus vivant : une conversation.

Le 15 Avril 2026, j’ai eu l’occasion d’intervenir en direct dans l’émission. Après mes nombreux « Bonjour le Book Club », cette phrase qui ouvre les vocaux envoyés par les auditrices et les auditeurs, j’ai eu droit, à mon tour, à un très beau « Bonjour L’Horizon et l’infini » de la part d’Alexandre Alajbegovic.

Mon premier bonjour au Book Club fut pour la première édition avec Nicolas Herbeaux, et cette relation d’écoute et d’échange ne s’est jamais interrompue.

Animé par Marie Richeux sur France Culture, le Book Club est devenu l’un de ces rendez-vous précieux où la littérature retrouve le temps long de la conversation. Romans contemporains, textes patrimoniaux, poésie, bande dessinée, essais, bibliothèques intimes : l’émission regarde le livre dans toutes ses dimensions. Elle accueille les écrivaines, les écrivains, les traductrices, les traducteurs, les éditrices, les éditeurs, les lectrices, les lecteurs, toutes ces voix qui accompagnent les textes et les font résonner autrement.

Cliquer conduit à l’émission

J’ai aussi eu l’occasion de visiter les bureaux et le studio. Ce que l’on entend à l’antenne prend alors une autre épaisseur : les micros, les regards, la précision des équipes, cette attention presque artisanale portée à la parole. On comprend que la radio littéraire tient à peu de choses et à beaucoup de travail : une respiration, une relance, un silence laissé à sa juste place.

J’ai également interviewé Alexandre Alajbegovic, qui anime les réseaux sociaux et la communauté du Book Club de France Culture. Son travail dit quelque chose de très juste de notre époque : la littérature ne se limite plus au moment de l’antenne. Elle se prolonge en images, en extraits, en vocaux, en partages. Elle circule d’un studio vers un fil Instagram, d’une émission vers une communauté de lectrices et de lecteurs.

C’est une communauté qui élargit l’émission, et qui donne aussi la parole aux librairies, ces lieux si précieux, ces passeurs de mots dont on parle encore trop peu.

C’est peut-être cela, le Book Club : un lieu où l’on parle des livres sans les enfermer, où l’on écoute celles et ceux qui les écrivent, mais aussi celles et ceux qui les lisent, les défendent, les font découvrir et circuler. Une émission qui rappelle que la littérature n’est pas seulement une solitude magnifique. Elle est aussi une adresse. Une voix lancée dans le noir. Un « bonjour » auquel quelqu’un répond.

Que j’aime la radio !

Cumul I / Kev Lambert / Grasset – Centre Pompidou

J’ai rencontré Kev Lambert au Zimmer pour parler de Cumul I, paru récemment dans la très belle collection Un seul art, dirigée par Charles Dantzig, qui fait le pari de faire vivre en mots les œuvres du Centre Pompidou, aujourd’hui fermé pour travaux.

Ce n’est pas exactement un livre sur Cumul I, la sculpture hybride, blanche, organique et troublante de Louise Bourgeois. C’est un livre né à partir d’elle, dans son sillage, dans ses plis, dans ses formes presque charnelles. Kev Lambert, que j’admire profondément, ne commente pas l’œuvre : elle la prolonge. Sa phrase devient matière, volume, mouvement. La plume, ici, sculpte autant qu’elle raconte.

Nous découvrons Alice, professeure d’histoire de l’art, confrontée à Cumul I sans être spécialiste de Louise Bourgeois. Elle accepte pourtant de diriger une thèse consacrée à cette sculpture énigmatique, sinueuse, impossible à enfermer dans une seule lecture. Autour d’elle, Paris est recouvert de neige. Ce décor blanc, presque irréel, devient peu à peu le paysage intérieur du roman : un lieu de silence, d’inquiétude, de vertige.

Car Alice est submergée par les angoisses. Celles que fait naître l’œuvre, bien sûr, avec son identité trouble, à la fois masculine et profondément féminine. Mais aussi les siennes, plus intimes, plus brûlantes : la peur de ne plus pouvoir accéder aux hormones qui accompagnent sa vie depuis dix ans. Alors, le roman bascule. Le regard posé sur une sculpture devient une traversée du corps, du genre, de la vulnérabilité, du droit d’exister.

C’est là que Cumul I révèle sa force sociale et universelle. Alice devient un personnage que l’on voudrait serrer dans ses bras, à qui l’on voudrait dire que tout ira bien, même quand le monde semble s’acharner à contester la légitimité des vies qui ne coïncident pas avec l’assignation reçue à la naissance.

Cumul I est un livre délicat et puissant. L’écriture épouse admirablement le flux de conscience qui traverse ce court roman. Le doute y occupe une place centrale, non pas comme remise en cause du choix d’Alice, mais comme fatigue d’avoir à chercher sans cesse la bonne attitude, le bon ton, la bonne manière d’exister sans déranger, sans déplaire, sans risquer d’être exclue.

Alice m’a appris quelque chose de très beau : ne pas avoir peur des peurs. Et Kev Lambert rappelle, une fois encore, combien son talent sait faire surgir, dans quelques pages seulement, une émotion immense.

Je vous recommande ce livre avec grand plaisir. Une lecture brève, intense, et longtemps présente après la dernière page.

Pourquoi je mens / Pauline Klein / L’Arbalète Gallimard

Édouard Leroy et moi avons rencontré Pauline Klein au Zimmer pour parler de son livre Pourquoi je mens.

Lecture nettement influencée par l’artiste de Clémentine Goldszal sur ce livre.

Derrière ce titre en forme d’aveu, presque de confession murmurée, s’ouvre un roman beaucoup plus trouble qu’il n’y paraît. Il ne s’agit pas seulement de mensonge, mais de ces fictions intimes que l’on fabrique pour continuer à aimer, à se souvenir, à survivre à ce qui manque. Pauline Klein explore cette zone mouvante où l’enfance, le désir, la perte et les amours anciennes se répondent, sans jamais se laisser réduire à une explication unique.

La narratrice retrouve Roman, un amour de jeunesse, et c’est une secousse. Ce qui semblait appartenir au passé revient avec sa charge intacte, ses silences, ses malentendus, ses fantômes. Pauline Klein observe ce que les années déposent sur les êtres, ce que l’on croit avoir dépassé, ce qui demeure au contraire tapi, prêt à reprendre sa place.

Le mensonge, ici, n’est jamais traité comme un banal défaut moral. Il devient une matière romanesque, presque une langue intérieure. On ment pour séduire, pour se protéger, pour embellir, pour ne pas perdre la face, pour donner au chaos une forme acceptable. On ment aussi parce que la vérité, parfois, arrive trop tard ou trop brutalement. Le roman prend forme dans une lumière oblique, entre lucidité et mauvaise foi, tendresse et cruauté douce.

J’ai beaucoup aimé l’élégance discrète et la précision de ce texte. Les phrases semblent parfois glisser avec légèreté, puis elles ouvrent soudain une faille plus profonde. Le livre touche parce qu’il ne simplifie rien : ni l’amour, ni la mémoire, ni cette part de nous-mêmes qui préfère.

Une philosophie des sanglots, Estelle Ferrarese, Rivages

Bien sûr. Voici une reprise plus littéraire, sans commencer par cette formule, et en gardant ce que tu voulais sur la danse, le cinéma, les auteurs et la fluidité de lecture.

J’ai rencontré Estelle Ferrarese au Zimmer pour parler de son livre Une philosophie des sanglots.

Rares sont les essais capables d’un tel équilibre. Celui ci s’aventure vers une zone de grande fragilité, presque de défaillance, tout en gardant une tenue intellectuelle remarquable. Sa place parmi les finalistes du Prix PhiloMonaco de l’Essai 2026 ne relève donc pas du simple signal institutionnel. Elle vient confirmer la singularité d’un texte qui parvient à faire de l’émotion la plus bouleversante un véritable lieu de pensée.

Estelle Ferrarese part des sanglots, de ce moment où la voix se casse, où le corps rompt avec la maîtrise ordinaire, où quelque chose en nous cède sans pour autant sombrer dans l’informe. C’est un seuil, presque une bascule. Le livre s’emploie à penser ce point de rupture avec une finesse remarquable. Il ne réduit jamais les sanglots à un symptôme ni à une faiblesse. Il en fait au contraire l’un de ces instants où le sujet se révèle autrement, dans son exposition la plus nue à la perte, à l’impuissance, à la vulnérabilité.

Ce qui m’a particulièrement plu, c’est le mouvement du livre. La réflexion ne s’enferme jamais dans la seule abstraction. Elle circule. Elle passe par la danse, par le film, par de nombreux auteurs, par des œuvres qui donnent au texte sa respiration, sa souplesse, parfois même sa lumière. Ces références n’ont rien d’ornemental. Elles forment une constellation sensible qui accompagne la pensée, l’élargit, lui donne de l’ampleur sans jamais la dissoudre.

Un essai de cette nature aurait pu intimider ou se raidir. C’est tout le contraire qui se produit ici. Le lecteur avance sans effort inutile, porté par une écriture dense mais jamais pesante. On n’est ni simplifié, ni perdu. Estelle Ferrarese guide avec beaucoup de sûreté, et surtout avec cette élégance rare qui consiste à ne jamais sacrifier la complexité, tout en laissant la lecture demeurer pleinement vivante.

Le livre tient ainsi presque d’une phénoménologie du vacillement intime. Mais cette dimension philosophique reste toujours incarnée, traversée par des images, des scènes, des voix. C’est ce qui le rend si convaincant. Une philosophie des sanglots rappelle que penser ne consiste pas seulement à ordonner des concepts, mais aussi à approcher au plus près ce qui, en nous, tremble, résiste et déborde.

Finaliste du Prix PhiloMonaco de l’Essai 2026, c’est un essai exigeant, subtil, habité, et surtout un livre qui accompagne vraiment son lecteur.

Licornes ! – Musée de Cluny et licornes à lire

Il faut que je vous l’avoue : je vais voir La Dame à la licorne au moins une fois par an. Mon amour du Moyen Âge, lui, est né à Cluny. Autant dire que cette exposition avait pour moi quelque chose d’un rendez-vous.

Avec Licornes !, présentée jusqu’au 12 juillet 2026, le musée de Cluny propose une exposition précieuse, parce qu’elle refuse la facilité. La licorne n’y est jamais réduite à un motif séduisant, encore moins à une aimable créature de fantasy. Elle apparaît au contraire comme une figure mouvante, contradictoire, chargée de siècles d’images, de croyances, de fantasmes et de réinventions. Le parcours, riche de près d’une centaine d’œuvres réparties en dix sections thématiques, mène des sources antiques et médiévales jusqu’aux réappropriations contemporaines.

C’est là sa plus belle réussite. Licornes ! construit une pensée visuelle. Dans les salles, on comprend que la licorne a moins une identité qu’une puissance de migration. Elle passe d’un monde à l’autre, du religieux au sentimental, du savant au décoratif, du marginal au populaire. On sort avec le sentiment d’avoir vu non pas un animal imaginaire, mais une histoire de nos désirs, de nos peurs et de nos projections. Cette amplitude donne au parcours une vraie tenue intellectuelle, sans jamais lui retirer son pouvoir d’enchantement.

Les deux ouvrages officiels qui accompagnent l’exposition prolongent admirablement cette réussite, chacun selon sa forme. Je les ai pour ma part lus avant la visite, et cette lecture a encore enrichi le regard.

Le premier, Licornes ! Sur les traces d’un mythe, présenté et annoté par Béatrice de Chancel-Bardelot, est une anthologie de 128 pages. C’est sans doute l’objet le plus immédiatement séduisant pour celles et ceux qui aiment les livres que l’on garde à portée de main, que l’on ouvre, que l’on annote parfois, et auxquels on revient. En rassemblant 2 500 ans de textes, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, il fait apparaître la licorne comme une créature d’abord littéraire. Elle y devient phrase, glose, allégorie, fable savante, invention poétique. Le livre a cette belle qualité de redonner du temps au mythe. Il rappelle que la licorne fut d’abord une présence de langage avant de devenir une évidence visuelle. Pour une lectrice ou un lecteur de littérature, c’est sans doute le compagnon le plus fin, le plus vivant, le moins intimidant aussi.

Le catalogue de l’exposition, signé par Béatrice de Chancel-Bardelot et Michael Philipp, relève d’un autre geste. Plus ample, plus documenté, plus savant, il accompagne moins la promenade qu’il n’en prolonge la mémoire. On y revient pour retrouver une œuvre, suivre un motif, approfondir une hypothèse, relire un détail iconographique. Là où l’anthologie offre une circulation souple, presque rêveuse, le catalogue donne de l’assise. L’un nourrit l’imaginaire, l’autre organise la mémoire. Ensemble, ils composent un diptyque particulièrement juste, d’un côté la licorne racontée par les textes, de l’autre la licorne déployée par l’histoire de l’art.

Je souris toujours en pensant qu’à chaque exposition, ou presque, j’hésite entre le petit livre et le grand catalogue, avant de finir par acheter les deux. Avec Licornes !, cet écart a du sens : les publications ne doublent pas l’exposition, elles la prolongent autrement.

Et puis il y a Lycornes, d’Aurélie Wellenstein et Béatrice Penco Sechi, paru chez Drakoo, qui ouvre encore une autre voie. Ici, la licorne entre dans un univers plus libre, plus pop, plus narratif, où elle continue de muter entre fantasy, illustration et réenchantement visuel. J’ai beaucoup aimé cette bande dessinée, que je recommande volontiers aussi à des adultes. Sous son apparente évidence merveilleuse, elle raconte une histoire intense, celle de deux sœurs lancées dans une quête désespérée à la recherche des licornes pour conjurer une malédiction. On y retrouve ce qui fait la force durable du mythe, ses multiples visages, sa capacité à parler de liberté, de perte, d’élan et de résistance. Le texte et le dessin s’y répondent avec une belle intensité.

En somme, Cluny réussit ici quelque chose d’extraordinaire pour moi. L’exposition évite bien le piège du folklore que celui du clin d’œil facile. Elle rend à la licorne sa densité, sa complexité, sa puissance de déplacement. Et les livres qui l’accompagnent prolongent ce geste avec justesse, l’anthologie pour la respiration littéraire, le catalogue pour l’ampleur savante, la bande dessinée pour une réinvention libre et vive.

On entre à Cluny pour une créature mythique. On en ressort avec bien davantage : une méditation sur la manière dont les civilisations inventent, transmettent et transforment leurs figures pour continuer à se raconter elles-mêmes.

Impossible – d’après le roman d’Erri De Luca – Théâtre du Chariot

Édouard Leroy et moi avons rencontré au Zimmer Fabrice Eberhard pour parler de l’adaptation d’Impossible, qui sera jouée au Théâtre du Chariot les 16, 17 et 18 avril.

Certaines propositions théâtrales attirent immédiatement parce qu’elles reposent sur une nécessité. Celle-ci en fait partie. Adapter Erri De Luca demande de la justesse, de la retenue, une vraie confiance dans la force du texte. C’est aussi ce qui rend cette pièce si désirable avant même de l’avoir vue.

J’ai lu Impossible, et c’est un livre qui porte admirablement la marque d’Erri De Luca. Une écriture resserrée, exigeante, traversée par une intensité profonde. Il fait partie de ces écrivains qui savent donner au dépouillement une grandeur rare.

C’est précisément pour cela que cette adaptation donne envie. Le théâtre peut offrir à ce texte une autre respiration, un autre relief, faire entendre autrement sa tension, son silence, sa densité morale et humaine. Il ne s’agit pas de reproduire le roman, mais d’en retrouver le noyau vivant sur scène.

Notre échange avec Fabrice Eberhard allait dans ce sens. On sent le désir de servir cette matière littéraire avec exigence, sans la trahir, en lui donnant des voix, des corps, une lumière, une présence.

Pour celles et ceux qui aiment le théâtre de texte, les œuvres intenses, Impossible au Théâtre du Chariot donne très envie. Et pour celles et ceux qui aiment Erri De Luca, c’est une belle occasion de voir son univers prendre souffle autrement.

Un cri dans l’océan, Benoît d’Halluin, Pocket

J’ai rencontré Benoît d’Halluin au Zimmer pour parler de son livre Un cri dans l’océan, récemment sorti en poche.

J’avais déjà beaucoup aimé le lire en grand format chez XO. Le retrouver aujourd’hui dans cette édition poche me donne l’occasion de redire combien ce roman m’avait marquée.

Le livre nous emmène en Thaïlande, dans un petit port de pêche, où Arun, jeune homme d’origine cambodgienne, cherche, après une rupture amoureuse, à retrouver ses racines. À travers lui, Benoît d’Halluin fait entrer le lecteur dans un univers de violence, de dépendance et d’exploitation. Il montre l’esclavage en mer. Le roman tient ainsi à la fois du grand récit et de l’alerte humaine, sans jamais perdre sa densité romanesque. Benoît d’Halluin écrit au plus près de cette fragilité, avec tension, mais aussi avec retenue.

J’ai été sensible à cette manière de faire tenir ensemble la brutalité du monde et la part la plus intime des êtres. Il y a dans Un cri dans l’océan une véritable conscience politique, mais elle ne vient jamais écraser les personnages. Elle circule dans le récit, dans les rapports de force, dans les silences, dans l’épuisement des corps, dans ce que la mer enferme autant qu’elle emporte.

Il faut aussi dire que les droits d’auteur de ce livre sont reversés à des associations de défense de l’océan. Ce geste prolonge le texte avec discrétion et cohérence.

La sortie en poche permet de redonner toute sa place à ce roman fort, sensible, profondément humain. C’est un livre que je recommande avec chaleur, pour son souffle, pour sa justesse, et pour la manière dont il regarde en face une violence contemporaine sans jamais renoncer à la littérature.

Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel – Romain Nigita – Playlist Society

J’ai rencontré Romain Nigita au Zimmer pour parler de son livre Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel.

Romain Nigita est journaliste et critique de séries. Il écrit sur cet art populaire pour plusieurs médias.

Il est aussi le co-auteur, avec Alain Carrazé, de Séries’ Anatomy : le 8e art décrypté.

Vous le découvrez au fil de l’entretien, ma relation aux Simpson est plus compliquée qu’on pourrait le croire. Je les ai abordés avec curiosité, parfois avec distance aussi, comme on s’approche d’un monument de la culture populaire que tout le monde semble connaître intimement. J’ai lu ce livre parce que Playlist Society est une maison en laquelle j’ai confiance, une valeur sûre, avec cette manière bien à elle d’allier exigence, clarté et plaisir de pensée. J’aime les séries, j’aime les mondes qu’elles fabriquent, et j’avais envie cette fois de m’immerger vraiment dans celui des Simpson.

Ce que réussit Romain Nigita est précieux. Son essai reste accessible et passionnant, même si cette famille jaune ne fait pas partie de notre vie, de nos habitudes, de notre histoire intime de spectateur. Car il ne s’agit pas seulement ici d’un livre sur une série culte. Il s’agit d’un livre sur l’Amérique, sur la société, sur la famille, sur la consommation, sur les contradictions du quotidien, et donc aussi sur nous. La force du texte tient à cela : prendre un objet pop au sérieux sans jamais l’alourdir.

J’ai aimé cette façon de faire circuler les Simpson du côté de la réflexion sans leur enlever leur drôlerie, leur énergie, leur puissance satirique. Le livre éclaire sans enfermer. Il accompagne sans intimider. Il donne envie de regarder autrement ce que l’on croyait connaître, ou de découvrir enfin ce que l’on avait laissé à distance.

Lisez ce livre. Que vous soyez familier de cet univers ou non, vous y trouverez bien plus qu’un commentaire de série : une lecture vive, accessible et intelligente de l’Amérique, de la société, et de cette étrange manière qu’ont parfois les œuvres populaires de parler de nous mieux que bien des discours savants.