
J’ai rencontré Aurélie Wellenstein et Béatrice Penco Sechi au Zimmer pour leur BD Lycornes, publiée chez Drakoo.
On croit connaître les licornes. On les a vues brodées, miniaturisées, parfumées, transformées en emblèmes. Puis arrive cette bande dessinée, et soudain l’animal redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : une apparition troublante, une bête de légende, une force blanche dans un monde qui noircit.
L’histoire commence avec une malédiction. Blandine change. Son corps échappe aux explications, sa peau se teinte, la peur gagne autour d’elle. Très vite, le danger ne vient plus seulement du mal mystérieux qui la ronge, mais du regard des autres. Dans un Moyen Âge traversé par la superstition, la violence religieuse et la chasse aux êtres supposément impurs, sa sœur Jehanne choisit l’amour plutôt que l’obéissance. Elle fuit avec elle vers le Bois d’Argent, là où l’on dit que vivent les lycornes.

On pense forcément, en lisant cette BD, à l’exposition consacrée aux licornes au musée de Cluny. La licorne y retrouve son mystère médiéval, sa puissance symbolique, cette manière d’être à la fois pure et indomptable, lumineuse et dangereuse. Mais Lycornes ne se contente pas d’accompagner l’air du temps.

Aurélie Wellenstein écrit une fable de sororité et de résistance. Le cœur du livre, c’est ce geste simple et immense : ne pas abandonner celle que le monde désigne comme monstrueuse. À travers Blandine et Jehanne, la BD parle du corps qui change, de la différence que l’on condamne, de la peur qui fabrique des coupables. Le merveilleux n’efface jamais la brutalité du réel, il lui donne une autre lumière.
Le dessin de Béatrice Penco Sechi est somptueux, presque végétal. Les chevelures, les branches, les cornes, les plis des robes et les ombres de la forêt semblent pousser ensemble. Chaque page a quelque chose d’envoûtant, comme si l’on entrait dans une enluminure qui aurait pris froid, peur, fièvre. C’est beau, mais jamais décoratif. La grâce y a des griffes.
Ce que j’aime dans Lycornes, c’est cette façon de faire revenir le conte du côté de la brûlure. La licorne n’est pas là pour rassurer. Elle oblige à regarder ce que nous appelons monstre, ce que nous appelons pureté, ce que nous sommes prêts à sacrifier pour rester du bon côté de la peur.
Une BD habitée, sombre et magnifique, qui rappelle que les légendes ne sont jamais mortes. Elles attendent seulement qu’on ait de nouveau besoin d’elles pour dire quelque chose de notre époque.















