La petite fille au ruban bleu / Flammarion / Natalie David-Weill

Pour cette journée internationale des droits des femmes, voici mon entretien avec Natalie David-Weill pour son livre sur Irène Cahen d’Anvers dont la vie et le destin illustrent parfaitement cette journée.

Elle a huit ans sur cette toile. Renoir la peint en 1880  les cheveux cuivrés, un ruban bleu, un regard d’une gravité étonnante pour son âge. Ce tableau, tout le monde le connaît. Jean Seberg s’y compare dans À bout de souffle. Il est reproduit sur des milliers d’affiches, de couvertures, de cartes postales. Mais la fillette ce qu’elle est devenue, ce qu’elle a traversé  personne ne le sait vraiment.
Elle s’appelle Irène Cahen d’Anvers. Elle vivra 91 ans.
Épouse de Moïse de Camondo, le « Rothschild de l’Orient », mère de ses enfants, héritière d’une des plus grandes dynasties de la haute bourgeoisie juive parisienne  Irène aurait pu n’être que ça. Une silhouette dans un cadre doré. Mais elle choisit autrement. Elle quitte. Elle aime ailleurs. Elle perd la garde de ses enfants. Et on lui fait payer ce choix toute sa vie.
C’est cette injustice que Natalie David-Weill a décidé de réparer dans ce reportage littéraire publié chez Flammarion. Elle reconstruit la vie intérieure d’une femme que l’histoire de l’art avait réduite à un joli visage sur une toile. Et ce qu’elle trouve, c’est un roc. Une femme qui refuse tous les compromis que son époque impose. Qui vit pendant 2 100 jours d’Occupation dans une angoisse que le livre rend physiquement palpable  pas la violence frontale des rafles, mais la cruauté de l’espoir. Parce que quand on a dîné avec ceux qui vous abandonnent, on croit jusqu’au bout que quelqu’un viendra.
Son fils Nissim héros de guerre tombe en 1917 et Sa fille Béatrice mourra à Auschwitz.
Natalie David-Weill sait de quoi elle parle. Sa propre famille fut spoliée par les nazis. Ce livre n’est pas seulement un acte de justice littéraire. C’est une façon de regarder en face ce que l’histoire fait aux femmes  et ce qu’elle leur efface.
En ce 8 mars, il n’y avait pas d’autre livre. 🎗️
Un reportage littéraire @endoudlettres avec @heloisegregoire à la caméra.

Édouard Leroy
Journaliste culturel · Créateur de contenus littéraires
Entretiens d’auteurs · Reportages · Critique

Rédacteur @FrenchPressMédia
Vidéo & réseaux @Endoudlettres · @AdrienneStudio

Les Habitantes / Les Éditions de Minuit / Pauline Peyrade

Pauline Peyrade vient du théâtre. Cela s’entend dans sa manière d’écrire : une attention presque physique aux gestes, aux déplacements, aux corps dans l’espace. Rien n’est décoratif. Chaque détail agit.

Après L’Âge de détruire, qui explorait la violence intime des relations familiales, Peyrade déplace ici son regard vers un territoire. Les Habitantes se déroule dans un paysage rural fait d’étangs, de bois et de chemins. Un lieu à la fois calme et fragile, comme suspendu.

Au centre du roman, une jeune femme prénommée Emily. Elle vit dans la maison de sa grand-mère avec sa chienne Loyse. Une existence simple, presque retirée, faite de promenades, de travail dans une ferme voisine, de baignades à l’étang. Une vie qui semble tenir par l’équilibre discret entre un corps et un paysage.

Mais cet équilibre se fissure. Des lettres arrivent. La maison pourrait être vendue. Le territoire qui paraissait immuable devient soudain précaire.

Ce qui rend ce livre singulier, c’est la manière dont Pauline Peyrade élargit la notion même d’« habitantes ». Les humains ne sont pas seuls. Les animaux, les insectes, les arbres, les oiseaux traversent le texte avec la même intensité narrative. Le roman compose ainsi une communauté du vivant où chaque présence compte.

Sous la douceur apparente de la langue circule pourtant une question politique : qui a le droit d’habiter un lieu ? Qui décide de sa transformation ? Qui possède vraiment la terre ?

Pauline Peyrade ne transforme pas ces interrogations en manifeste. Elle les laisse affleurer dans les gestes, dans les paysages, dans les silences.

L’autrice et moi partageons une passion pour Emily Brontë. Et ce n’est sans doute pas un hasard si le personnage porte ce prénom. Comme chez Brontë, la nature n’est jamais un décor. Elle agit. Elle enveloppe les êtres, les façonne, parfois les isole.

Les Habitantes est un roman subtil et profondément inquiet. Un livre sur l’attachement aux lieux, sur la fragilité des équilibres, sur ce que signifie vraiment habiter le monde.

Un texte qui confirme que les Éditions de Minuit restent un lieu où la littérature continue d’explorer, avec précision et audace, les formes nouvelles du roman.

Le Chef-d’œuvre maudit / Albin Michel / Clélia Renucci

Édouard Leroy et moi avons rencontré Clélia Renucci pour parler de son livre Le Chef-d’œuvre maudit. On y découvrira un Balzac trop immense pour tenir dans une statue et un Rodin précoce, expert de la force de la presse, déjà conscient que la bataille artistique se joue aussi dans les journaux.

Clélia Renucci s’empare d’un épisode réel de l’histoire de l’art devenu presque mythologique : la commande passée à Auguste Rodin pour ériger un monument à Balzac. Ce qui devait être un hommage officiel se transforme en tempête esthétique.

Car Rodin ne veut pas sculpter une figure rassurante. Il cherche autre chose : une présence, une puissance, une masse presque tellurique. Son Balzac n’est pas un portrait. C’est une apparition.

Face à lui, la Société des gens de lettres et une partie de la presse réclament un monument identifiable, conforme à l’idée qu’ils se font d’un grand écrivain. La querelle devient publique, féroce. Articles, caricatures, attaques personnelles : le roman restitue avec précision la violence médiatique qui entoure la création.

Ce qui intéresse Renucci n’est pas seulement l’anecdote historique. C’est ce moment fragile où une œuvre surgit contre les attentes de son époque. Rodin cherche une forme capable de contenir la démesure balzacienne. Mission presque impossible : comment donner un corps à une œuvre qui déborde toutes les formes ?

Le roman avance ainsi au croisement de plusieurs forces : l’ambition artistique, les rivalités du monde culturel, la puissance déjà moderne de la presse. Dans ce théâtre où chacun défend sa vision du génie, une question traverse tout le livre : que devient l’art lorsqu’il est sommé de se conformer à l’image que la société veut en donner ?

L’autrice raconte cette bataille, elle utilise les documents et remplit les blancs de fiction romanesque. Ce qui se joue ici dépasse une statue. C’est le moment où une œuvre tente d’exister malgré le regard des autres.

Et où l’on découvre qu’un chef-d’œuvre peut être maudit avant même d’avoir été compris.

Les Années bleues / Rivages / Victor Dekyvère

J’ai rencontré Victor Dekyvère au Zimmer pour parler de son livre.

Je vous conseille d’écouter l’entretien en entier pour découvrir dans quel personnage se cache à la fois une grand-mère et un ex de l’auteur et surtout pour vous faire mieux connaître ce jeune écrivain.

Le roman s’ouvre sur une scène qui a quelque chose de désarmant dans sa simplicité : un homme de soixante-neuf ans reste assis dans sa voiture. Il regarde l’horloge avancer. Dans quelques minutes on enterre Julien, son ami d’enfance, et il n’arrive pas à sortir. Toute l’histoire est déjà là – l’amitié, le temps qui passe, la fidélité aux fantômes.  

Les Années bleues est construit comme une longue remontée dans la mémoire. Élias, le narrateur, revient à Roubaix à la fin des années cinquante. Une ville industrielle, la laine, la poussière, les usines qui dessinent l’horizon social aussi sûrement que les cheminées dessinent le ciel. Dans ce paysage, trois adolescents se rencontrent : Élias, fils d’ouvrier timide et rêveur ; Julien, héritier d’une famille bourgeoise ; Benoît, fils d’architectes, curieux de tout. Trois trajectoires, trois milieux, trois façons d’habiter le monde.

Ce qui frappe d’abord, c’est la précision presque romanesque du souvenir. Dekyvère travaille la mémoire comme une matière sensible : la cour d’école, les maisons trop grandes, les repas où l’on ne sait pas quel couvert utiliser, les silences familiaux qui pèsent plus lourd que les mots. L’enfance n’est jamais idéalisée. Elle apparaît comme un territoire d’apprentissage brutal, où les différences sociales s’inscrivent dans les gestes les plus ordinaires.

La musique joue ici un rôle décisif. Élias découvre très tôt qu’elle peut devenir une échappée. Dans un monde où tout semble assigné – la classe sociale, le quartier, l’avenir – la musique ouvre une brèche. Elle permet d’imaginer une autre existence. Le roman suit ce mouvement : la musique devient langage, refuge, puis promesse d’une vie possible.

Et puis il y a Violaine. Apparition presque irréelle, silhouette de jeune fille riche, mystérieuse, provocante, qui bouleverse l’équilibre fragile du trio. Le désir, l’amitié et la rivalité se mêlent alors dans une mécanique très subtile. L’auteur montre comment une rencontre peut modifier toute une trajectoire.

Le livre est aussi un roman sur la distance entre les mondes sociaux. Chez Julien, les conversations parlent d’usines possédées, de voyages, d’éducation jésuite ; chez Élias, la maison est modeste, la mère est enfermée dans le deuil, le père dans la fatigue ouvrière. Ces deux univers coexistent dans la même ville mais ne se touchent presque jamais.

Ce qui rend ce texte particulièrement touchant, c’est sa perspective. Le narrateur raconte tout cela depuis la vieillesse. Les événements de l’adolescence sont revus avec une lucidité mélancolique. Les illusions, les jalousies, les malentendus prennent une profondeur nouvelle quand on sait ce qu’ils ont produit.

Car derrière ce roman d’apprentissage, il y a aussi une réflexion plus large sur ce qui façonne une vie. Les amitiés, les classes sociales, la musique, les rencontres – et surtout les souvenirs que l’on continue de porter bien longtemps après que tout s’est terminé.

Les Années bleues est un premier roman ample et très maîtrisé. Un livre sur l’adolescence, bien sûr, mais surtout sur ce moment étrange où l’on comprend que certaines années – celles où tout commence – ne nous quittent jamais vraiment.

Livre que je vous recommande.

Les Courants d’arrachement / Grasset / Élise Lépine

J’ai rencontré Élise Lépine au Zimmer pour parler de son livre.

Encore une journaliste qui veut écrire un roman, me disais-je. Le soupçon est presque pavlovien. On imagine la fiction comme une extension d’articles, un supplément d’âme. Or ici, rien de tiède, rien d’ornemental. Lire ce premier roman a dissipé mes réserves. Chez Élise Lépine, écrire relève de la nécessité. On sent que la forme romanesque lui permet d’aller là où le journalisme s’interrompt – dans les zones troubles, les contradictions, les élans qu’aucun fait brut ne suffit à épuiser.

Je découvre aussi, au fil de notre entretien, combien elle connaît Emily Brontë et Wuthering Heights. Cette inspiration affleure dans son texte par moments.

L’histoire commence au bord de l’eau, à Casablanca, au milieu des années 1950. Une plage. Une mère. Une enfant. Et cette image précise, presque technique, des courants d’arrachement – ces forces invisibles qui n’aspirent pas vers le fond mais entraînent au large, loin du rivage, loin des certitudes. Reine vient d’apprendre la mort de Jean, l’homme qu’elle aime. Tout le roman se concentre dans cette scène inaugurale : un corps face à la mer, et une vie qui bascule.

À partir de ce point fixe, le récit déplie le passé. Non comme une énigme à résoudre, mais comme une stratification. L’enfance, les attachements, les illusions, les dépendances. Lépine inscrit son héroïne dans un XXe siècle travaillé par les fractures politiques et coloniales, sans jamais transformer l’Histoire en leçon. Elle montre comment les secousses collectives infiltrent l’intime, déplacent les fidélités, façonnent les désirs, fabriquent des silences.

Explorer le trouble moral, les failles, les conflits intérieurs constitue l’une des grandes réussites du roman. Reine n’est ni exemplaire ni condamnable. Elle est complexe. Lépine ne la juge pas. Elle la suit au plus près de ses contradictions. Cette absence de surplomb donne au livre sa densité.

Le dispositif – un présent suspendu au bord de l’eau, un passé qui revient par vagues – installe un suspense intérieur. La question n’est pas tant « que va-t-il arriver ? » que « que peut-on encore décider quand tout semble déjà joué ? ».

Ce qui m’a touchée, c’est la justesse du titre. Les courants d’arrachement ne désignent pas seulement un phénomène marin. Ils disent ce mouvement intime qui pousse à quitter une place assignée, un rôle hérité, une histoire écrite par d’autres.

Élise Lépine écrit dans une langue tendue, précise, imagée sans excès. Un premier roman qui ne cherche pas à séduire, mais à atteindre. Et qui rappelle que certaines histoires exigent la fiction pour être pleinement dites.

Hors champ / Buchet-Chastel / Marie-Hélène Lafon

Parce que j’ai dit à Camille Bodent que je lirais les livres de son écrivaine modèle, parce que Marie-Esther l’a choisie pour notre Book Club #bookemissaires, j’ai lu Hors champ.

Marie-Hélène Lafon écrit comme on taille la pierre. Rien d’inutile. Rien de décoratif. Une langue droite, presque minérale. Dans Hors champ, elle resserre encore le cadre. Elle choisit l’ellipse plutôt que l’emphase, le tremblement plutôt que le fracas.

Le titre dit tout. Le hors champ, c’est ce qui ne se voit pas mais conditionne tout le reste. Ce qui agit en silence. Ce qui travaille les corps et les vies sans jamais s’exposer pleinement. Ici, les existences semblent cadrées de près, presque étouffées par la précision du regard. Et pourtant, derrière chaque geste, derrière chaque phrase brève, on sent l’immensité du passé, la violence sourde des héritages, la fidélité aux terres et aux silences.

Marie-Hélène Lafon excelle dans l’art de faire surgir le tragique sans hausser la voix. Les liens familiaux, la transmission, l’écart entre les générations, les fidélités obstinées et les déchirures minuscules composent une partition d’une grande intensité. Ce n’est jamais spectaculaire. C’est plus redoutable que cela. C’est humain, profondément.

J’ai été surprise, touchée, au détour d’une phrase retournée :

« On dit une carrière dans l’armée, personne ne dit une carrière de paysan. »

Je ne suis pas séduite par cette phrase, je suis atteinte.

Ce qui me frappe, c’est l’ironie discrète et la justesse implacable.

Les personnages ne sont ni héroïsés ni condamnés. Ils sont observés.

Le livre montre comment les vies se construisent à partir de ce qui manque, de ce qui échappe au cadre, de ce qui reste hors champ.

Je n’avais lu d’elle qu’un autre livre, Cézanne. J’y avais admiré la précision du regard, la manière d’approcher une figure sans la figer. Dans Hors champ, cette attention se déplace vers les êtres ordinaires, vers les paysages intérieurs. La même exigence. La même économie. Une écriture qui préfère la densité.

Lire Marie-Hélène Lafon, c’est accepter de ralentir.

Il me reste maintenant à lire l’œuvre complète. Impossible de faire autrement.

Dans ce roman, on trouve un frère et une sœur, mais deux façons d’habiter le monde issues de la même matrice. Deux fidélités différentes à une même origine.

Claire et Gilles. Des personnages différents de moi. Et c’est précisément cela qui m’intéresse : aller vers d’autres histoires, me laisser déplacer hors de mon propre champ d’expertise, hors de ma vision.

Le Creuset des sorciers / Gallimard / Paul Greveillac

J’ai rencontré Paul Greveillac, avec Édouard Leroy, au Café Zimmer.

Voici un nouvel épisode de Fragments.

Le Creuset des sorciers s’attache à une histoire enfouie, à la naissance d’un geste musical dans la violence de la traite et de l’asservissement.

Le creuset n’est pas seulement un lieu. C’est un processus. Une fusion contrainte. Des cultures arrachées à elles-mêmes, mises en contact brutal, et qui, dans cette collision, inventent autre chose. La musique devient ici un espace de survie et de transmutation. Elle ne console pas, elle transforme.

Ce qui impressionne, c’est la manière dont Greveillac mêle érudition et imaginaire sans les confondre. Il travaille la matière historique comme une hypothèse sensible. Il ne prétend pas combler les silences des archives, il les écoute. Le roman s’écrit dans ces blancs.

La figure de l’esclave à mille mains est puissante parce qu’elle est à la fois individuelle et collective. Elle incarne tous ceux qui ont créé sans signature, inventé sans reconnaissance, transmis sans posséder. Le livre interroge ainsi la notion d’auteur. Qui invente vraiment une musique ? Celui qui la signe ou ceux qui l’ont façonnée dans l’ombre ?

Jean-Baptiste, ce sorcier de la musique, n’est pas une allégorie. Il est un homme pris dans un système qui le dépasse, mais qui, par la musique, imprime malgré tout sa marque.

La langue est tenue, grave, et l’on perçoit une tension intérieure. Le récit avance comme une enquête poétique. On sent derrière chaque page le travail d’historien passionné, mais aussi le romancier qui accepte de ne pas tout savoir.

Ce roman parle de naissance. Naissance d’une forme artistique. Naissance d’un monde moderne construit sur des fractures. Il rappelle que nos cultures ne sont jamais pures. Elles sont issues de chocs, de douleurs, de mélanges forcés.

La littérature, ici, ne répare pas l’Histoire. Elle l’éclaire de biais.

Jean-Baptiste est un personnage de fiction et pourtant nous avons l’impression d’entendre sa musique.

Inventaire de la Basse Période /Grasset / Charles Dantzig

J’ai rencontré Charles Dantzig pour parler de son récent Inventaire de la Basse Période. La discussion a touché à l’actualité, car tout le livre conduit à interroger le présent avec le prisme de la connaissance des situations similaires qui mènent, souvent, aux mêmes conclusions. Dantzig observe notre époque avec mémoire et vigilance.

Il s’agit d’une œuvre de non-fiction. Autrement dit, un texte ancré dans le réel, qui analyse, argumente, pense le monde tel qu’il est – et non tel qu’une intrigue l’inventerait. Dantzig n’y construit pas des personnages : il examine ceux de notre temps. Il observe ses glissements, ses tics de langage, ses facilités dangereuses.

Il invente aussi pour mieux servir ce cas particulier du possible qui est le réel.

Romancier, essayiste, poète, mais aussi traducteur, Charles Dantzig connaît intimement la matière des mots. Traduire, c’est apprendre que chaque nuance infléchit une pensée. Cette conscience irrigue le livre tout entier. Chaque page témoigne d’une attention presque artisanale au vocabulaire contemporain.

Dans cet inventaire, il décrit ce qu’il nomme une “basse période” – moment où la pensée publique s’appauvrit, où la nuance cède face au slogan, où la brutalité verbale devient une norme admise. Rien d’un cri nostalgique. C’est une analyse. Une radiographie du débat démocratique.

Charles Dantzig montre combien la santé d’une démocratie dépend de la précision de sa langue.

« Chi parla male pensa male », lançait Nanni Moretti dans Palombella Rossa en 1989, lors d’une scène devenue culte où il dénonçait la dégradation du langage médiatique. « Qui parle mal pense mal. » La formule résonne avec force ici. Une société qui malmène ses mots finit par malmener ses idées.

Ce qui frappe, c’est l’alliance de l’ironie et de la justesse. L’ironie n’est jamais cynique, elle aiguise. La justesse n’est jamais pesante, elle éclaire. Dantzig décortique sans hausser le ton. Il ajuste, il affine, il met à distance pour mieux révéler. La précision devient une forme de résistance.

Le livre peut se lire sagement, en suivant l’ordre alphabétique, comme on traverse méthodiquement un territoire. Il peut aussi s’ouvrir au hasard, au gré d’une entrée qui attire l’œil ou d’un mot qui inquiète. Cette liberté de circulation épouse le propos même du livre : penser, c’est relier. Chaque fragment dialogue avec les autres, tisse un réseau d’échos qui finit par dessiner un portrait cohérent de notre moment historique.

Inventaire de la Basse Période nous oblige à examiner nos propres usages. À interroger les expressions que nous répétons. À mesurer l’impact de nos mots sur la vie collective. Protéger la démocratie commence peut-être par un geste simple et radical : choisir ses mots avec exactitude.

Lire ce livre m’a fait du bien. Sourires assurés et combativité garantie à la fin de la lecture.

les rendez-vous Hors Concours : Clémentine Goldszal

Voici le premier portrait des jurées du Prix Hors Concours.

Journaliste culturelle pour ELLE et M Le Monde, elle explore la création contemporaine avec une exigence qui refuse la facilité. Ses articles déplient les œuvres, en révèlent les tensions et éclairent les enjeux sociaux, politiques, intimes qui les traversent.

Clémentine Goldszal est également sollicitée régulièrement pour parler des États Unis qu’elle connaît très bien.

Elle est l’autrice de Premiers Cris, publié au Seuil et disponible en poche chez Points au mois de mars. Un texte où l’expérience intime d’une enquête menée au sein de la maternité de l’hôpital Necker à Paris, devient matière à réflexion critique, dans une langue qui conjugue analyse et sensibilité.

Une non-fiction qui est une œuvre littéraire.

Son engagement au sein du Prix Hors Concours en 2025 prolonge naturellement l’attachement à la littérature indépendante et à la découverte de nouvelles voix.

C’est dans ce cadre qu’elle a découvert L’Éden à l’aube de Karim Kattan, lauréat de l’édition 2025 – un roman qu’elle a fortement soutenu au sein du jury.

Le Prix Hors Concours, c’est lire, défendre, transmettre des textes issus de maisons d’édition indépendantes. Au sein du jury, cette exigence devient un acte collectif au service de la diversité éditoriale.

Une jurée qui lit avec précision, qui soutient avec conviction, et qui rappelle que derrière chaque prix, il y a d’abord un geste de lecture.

Suivez les aventures du Prix Hors Concours sur les réseaux sociaux pour découvrir les actualités et les coulisses du Prix.

Le grain de beauté / Philippe Rey / Mathieu Simonet

J’ai rencontré Mathieu Simonet – au Zimmer pour parler de son récent livre Le grain de beauté.

Entretien en collaboration avec French Press.

Ce nouveau livre de l’auteur est rempli d’émotions et en particulier d’amour, un amour mis à l’épreuve par la maladie, la perte, et par cette question vertigineuse: comment continuer à vivre quand celui qu’on aime disparaît?

Tout part d’une tragédie: la mort de Benoît, l’époux de l’auteur, emporté par un cancer. Ce qui pourrait n’être qu’un récit de deuil devient autre chose. Une enquête. Une traversée. Une tentative obstinée de comprendre l’homme aimé au-delà même de sa présence.

Mathieu Simonet n’écrit pas pour figer Benoît dans le marbre de la mémoire. Il rouvre les carnets, les souvenirs, interroge les proches, accepte aussi de découvrir ce qu’il ignorait. Le livre a cette honnêteté rare: aimer quelqu’un ne signifie pas tout savoir de lui. Le deuil n’est pas seulement une douleur, c’est une révélation progressive, parfois dérangeante. L’autre continue d’exister, mais différemment, par fragments.

Ce qui m’a bouleversée  ici, ce n’est pas la disparition en elle-même. C’est la manière dont Mathieu Simonet refuse de sanctifier l’amour. Il ose raconter les zones grises, les incompréhensions, les silences d’un couple. Il accepte que le mort résiste, qu’il échappe encore. Cette lucidité donne au livre une densité singulière: l’émotion naît de cette tension entre fidélité et vérité. Écrire devient alors un geste presque éthique – ne pas trahir, ne pas embellir, ne pas simplifier. Tenir ensemble la tendresse et le doute.

Le livre interroge aussi notre rapport à la trace. Que laisse-t-on derrière soi? Que comprend-on d’une vie quand elle s’interrompt? En transformant l’intime en réflexion plus large, Mathieu Simonet atteint une forme de justesse rare: il ne cherche pas à consoler, il cherche à comprendre. Et cette exigence-là, discrète mais ferme, donne au texte sa profondeur.

Le grain de beauté n’est pas seulement un récit de perte. C’est plus un livre sur la mémoire active, sur la liberté qu’il faut reconquérir après l’effondrement. Une manière de dire que l’amour ne disparaît pas avec le corps, mais qu’il change de territoire. Et que la littérature, parfois, sert à cartographier ce territoire nouveau.

Je vous conseille cette lecture.