
Édouard Leroy et moi avons rencontré Mazarine M. Pingeot pour son livre Inappropriable. Ce que l’IA fait à l’humain, publié chez Flammarion, dans la collection Climats, au Zimmer.
Le titre tient déjà comme une mise en garde. Inappropriable : un mot presque défensif, mais sans crispation. Un mot qui trace une frontière.
Mazarine M. Pingeot écrit un texte sensible où la philosophie fait surgir un questionnement, une inquiétude. L’intelligence artificielle n’est pas observée comme un prodige technique, encore moins comme une menace de science-fiction. Elle apparaît dans ce qu’elle a de plus quotidien, donc de plus troublant : sa capacité à s’installer dans nos phrases, nos recherches, nos gestes intellectuels, nos réflexes de pensée. Ce n’est pas une vision du futur. C’est maintenant.
Le livre pose une question qui nous concerne tous·tes : que vaut une parole quand elle peut être produite sans sujet ? Une phrase peut désormais avoir du rythme, une apparence d’intelligence, une élégance même, sans avoir traversé aucune vie. Elle peut parler de douleur sans avoir souffert, de désir sans avoir désiré, de mémoire sans rien se rappeler. Elle peut commenter un livre sans avoir tourné ses pages dans la fatigue d’un soir, sans avoir interrompu sa lecture pour penser à quelqu’un, sans avoir reçu un mot comme une atteinte.
C’est dans cet écart que se situe la force du texte. Mazarine M. Pingeot ne demande pas si l’IA écrit bien. La question serait trop pauvre. Elle demande ce que nous appelons encore écrire lorsque le langage se détache de l’expérience. Écrire n’est pas uniquement produire un résultat. C’est répondre de ce que l’on dit. C’est engager une présence, parfois une faiblesse, souvent une mémoire. L’IA, elle, répond sans s’exposer.
Walter Benjamin, dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique, écrivait : « À la reproduction même la plus perfectionnée d’une œuvre d’art, un facteur fait toujours défaut : son hic et nunc. » Ce hic et nunc, cet ici et maintenant, donne à l’essai une lumière décisive. La machine peut recomposer des formes, imiter des tournures, accélérer la production de sens. Elle ne possède ni l’instant, ni le lieu, ni cette épaisseur obscure par laquelle une parole humaine devient autre chose qu’un assemblage réussi. Une phrase n’a pas seulement une structure. Elle a une provenance.
Le plus inquiétant, dans l’IA, n’est donc pas sa froideur. C’est sa politesse. Sa disponibilité. Sa façon de nous dispenser de l’effort au moment précis où l’effort faisait encore partie de notre dignité. Elle offre une langue sans attente, sans silence, sans embarras. Or la pensée naît souvent dans l’embarras. Elle commence quand quelque chose résiste. Quand les mots ne viennent pas. Quand l’on comprend que répondre trop vite serait déjà trahir.
Le livre de Mazarine M. Pingeot défend cette résistance. Une interrogation surgit : et si nous étions, peut-être, les premiers à vouloir nous rendre appropriables ? Nous livrons nos voix, nos visages, nos archives, nos goûts, nos colères, nos images, puis nous découvrons que la machine est capable de nous ressembler. Le danger ne vient pas d’une extériorité monstrueuse. Il vient de notre consentement progressif à être traduits en matériaux.
Cette idée donne au livre sa dimension politique. Le langage n’est jamais neutre. Quand une société ne sait plus d’où parlent les phrases, quand l’origine d’un texte devient trouble, la confiance se défait. Une démocratie suppose des paroles situées. Des voix qui puissent être contredites, reprises, interrogées. Une parole sans visage circule plus vite, mais elle ne répond de rien.
Mazarine M. Pingeot touche aussi à la question du temps. L’IA promet d’en faire gagner. Mais gagner du temps sur la pensée, sur l’écriture, sur la lecture, revient parfois à perdre ce que ces gestes avaient de plus précieux. Lire réclame une lenteur improductive. Écrire suppose une forme de dépense et de solitude. Comprendre demande de rester assez longtemps auprès d’une difficulté pour qu’elle nous transforme. L’IA générative raccourcit les chemins. Le livre, lui, rappelle que certains détours nous constituent.
L’IA peut organiser une critique, proposer des concepts, donner une forme à une phrase, mais elle ne peut pas avoir rencontré Mazarine M. Pingeot au Zimmer. Elle ne peut pas porter dans une phrase le souvenir exact d’un regard, d’un silence, d’une inflexion de voix. L’IA ne peut pas éprouver ce qu’elle retranscrit.
Inappropriable oblige alors à déplacer le débat. La question n’est pas de savoir si l’IA doit disparaître de nos vies. Elle n’en disparaîtra pas. La question devient plus intime : quelle part de nous refusons-nous encore à déléguer ? Quelle place voulons-nous garder pour le trouble, pour la maladresse, pour la signature intérieure d’une phrase ? Que vaut une pensée si personne ne s’y risque ?
Mazarine M. Pingeot signe un livre contre l’oubli de ce que la technique ne peut pas prendre en charge : la présence, la responsabilité, la limite, l’inachevé. Tout ce que notre époque voudrait lisser, accélérer, optimiser.
On referme l’essai avec une inquiétude, mais moins solitaire qu’avant la lecture. L’IA nous regarde depuis notre propre désir de facilité. Elle révèle notre fatigue d’être humains, notre tentation de laisser parler à notre place, notre impatience devant ce qui demande encore du temps.
Reste ce mot, inappropriable, comme une petite forteresse fragile. Ce qui ne s’extrait pas. Ce qui ne se remplace pas. Ce qui, dans une voix humaine, garde la trace d’un corps, d’une histoire, d’une responsabilité.
Je vous recommande ce livre pour l’été, pour continuer ensemble à penser un monde meilleur.











