Édouard Leroy et moi avons rencontré au Zimmer Fabrice Eberhard pour parler de l’adaptation d’Impossible, qui sera jouée au Théâtre du Chariot les 16, 17 et 18 avril.
Certaines propositions théâtrales attirent immédiatement parce qu’elles reposent sur une nécessité. Celle-ci en fait partie. Adapter Erri De Luca demande de la justesse, de la retenue, une vraie confiance dans la force du texte. C’est aussi ce qui rend cette pièce si désirable avant même de l’avoir vue.
J’ai lu Impossible, et c’est un livre qui porte admirablement la marque d’Erri De Luca. Une écriture resserrée, exigeante, traversée par une intensité profonde. Il fait partie de ces écrivains qui savent donner au dépouillement une grandeur rare.
C’est précisément pour cela que cette adaptation donne envie. Le théâtre peut offrir à ce texte une autre respiration, un autre relief, faire entendre autrement sa tension, son silence, sa densité morale et humaine. Il ne s’agit pas de reproduire le roman, mais d’en retrouver le noyau vivant sur scène.
Notre échange avec Fabrice Eberhard allait dans ce sens. On sent le désir de servir cette matière littéraire avec exigence, sans la trahir, en lui donnant des voix, des corps, une lumière, une présence.
Pour celles et ceux qui aiment le théâtre de texte, les œuvres intenses, Impossible au Théâtre du Chariot donne très envie. Et pour celles et ceux qui aiment Erri De Luca, c’est une belle occasion de voir son univers prendre souffle autrement.
J’ai rencontré Benoît d’Halluin au Zimmer pour parler de son livre Un cri dans l’océan, récemment sorti en poche.
J’avais déjà beaucoup aimé le lire en grand format chez XO. Le retrouver aujourd’hui dans cette édition poche me donne l’occasion de redire combien ce roman m’avait marquée.
Le livre nous emmène en Thaïlande, dans un petit port de pêche, où Arun, jeune homme d’origine cambodgienne, cherche, après une rupture amoureuse, à retrouver ses racines. À travers lui, Benoît d’Halluin fait entrer le lecteur dans un univers de violence, de dépendance et d’exploitation. Il montre l’esclavage en mer. Le roman tient ainsi à la fois du grand récit et de l’alerte humaine, sans jamais perdre sa densité romanesque. Benoît d’Halluin écrit au plus près de cette fragilité, avec tension, mais aussi avec retenue.
J’ai été sensible à cette manière de faire tenir ensemble la brutalité du monde et la part la plus intime des êtres. Il y a dans Un cri dans l’océan une véritable conscience politique, mais elle ne vient jamais écraser les personnages. Elle circule dans le récit, dans les rapports de force, dans les silences, dans l’épuisement des corps, dans ce que la mer enferme autant qu’elle emporte.
Il faut aussi dire que les droits d’auteur de ce livre sont reversés à des associations de défense de l’océan. Ce geste prolonge le texte avec discrétion et cohérence.
La sortie en poche permet de redonner toute sa place à ce roman fort, sensible, profondément humain. C’est un livre que je recommande avec chaleur, pour son souffle, pour sa justesse, et pour la manière dont il regarde en face une violence contemporaine sans jamais renoncer à la littérature.
J’ai rencontré Romain Nigita au Zimmer pour parler de son livre Les Simpson ou le paradoxe du donut intemporel.
Romain Nigita est journaliste et critique de séries. Il écrit sur cet art populaire pour plusieurs médias.
Il est aussi le co-auteur, avec Alain Carrazé, de Séries’ Anatomy : le 8e art décrypté.
Vous le découvrez au fil de l’entretien, ma relation aux Simpson est plus compliquée qu’on pourrait le croire. Je les ai abordés avec curiosité, parfois avec distance aussi, comme on s’approche d’un monument de la culture populaire que tout le monde semble connaître intimement. J’ai lu ce livre parce que Playlist Society est une maison en laquelle j’ai confiance, une valeur sûre, avec cette manière bien à elle d’allier exigence, clarté et plaisir de pensée. J’aime les séries, j’aime les mondes qu’elles fabriquent, et j’avais envie cette fois de m’immerger vraiment dans celui des Simpson.
Ce que réussit Romain Nigita est précieux. Son essai reste accessible et passionnant, même si cette famille jaune ne fait pas partie de notre vie, de nos habitudes, de notre histoire intime de spectateur. Car il ne s’agit pas seulement ici d’un livre sur une série culte. Il s’agit d’un livre sur l’Amérique, sur la société, sur la famille, sur la consommation, sur les contradictions du quotidien, et donc aussi sur nous. La force du texte tient à cela : prendre un objet pop au sérieux sans jamais l’alourdir.
J’ai aimé cette façon de faire circuler les Simpson du côté de la réflexion sans leur enlever leur drôlerie, leur énergie, leur puissance satirique. Le livre éclaire sans enfermer. Il accompagne sans intimider. Il donne envie de regarder autrement ce que l’on croyait connaître, ou de découvrir enfin ce que l’on avait laissé à distance.
Lisez ce livre. Que vous soyez familier de cet univers ou non, vous y trouverez bien plus qu’un commentaire de série : une lecture vive, accessible et intelligente de l’Amérique, de la société, et de cette étrange manière qu’ont parfois les œuvres populaires de parler de nous mieux que bien des discours savants.
Édouard Leroy et moi avons rencontré Dorothée Lépine pour parler de son livre Andrée Viollis. L’aventure du grand reportage.
Dorothée Lépine consacre à Andrée Viollis un portrait ample, incarné, très vivant, qui redonne toute sa place à une grande voix du journalisme français. Le livre suit une trajectoire qui a quelque chose de romanesque sans jamais quitter la rigueur de l’enquête. Une femme née dans la bourgeoisie, passée par la littérature, puis gagnée par le reportage, les voyages, les conflits, les bouleversements du siècle. Andrée Viollis y apparaît comme une journaliste qui n’a pas seulement observé son époque, mais qui a choisi d’aller au devant d’elle, dans ses secousses, ses violences, ses lignes de fracture. C’est aussi cela que le livre rend sensible, une manière d’habiter le monde en refusant la distance confortable.
En le lisant, j’ai souvent pensé à Nelly Bly. Non pour confondre deux parcours qui restent très différents, mais parce qu’il existe entre elles une même énergie de départ, une même volonté de ne pas attendre que le réel vienne jusqu’à soi. Chez l’une comme chez l’autre, le reportage engage le corps, le courage, le regard. Il faut partir, voir, comprendre, traverser des espaces où une femme n’est pas censée aller. Ce parallèle m’est venu naturellement, parce qu’Andrée Viollis, telle que Dorothée Lépine la raconte, appartient à cette lignée de femmes qui ont déplacé les frontières du journalisme. Elles ne se contentent pas de raconter le monde, elles obligent aussi leur époque à revoir ce qu’elle croyait possible pour une femme, pour une écrivaine, pour une reporter. Et c’est là que la modernité d’Andrée Viollis demeure si saisissante, dans cette liberté conquise, dans cette intelligence en mouvement, dans cette manière de lier l’écriture et l’engagement.
Le livre a aussi l’intelligence de ne pas enfermer Andrée Viollis dans sa seule image de grande reporter. Le détour par Criquet est passionnant. On y découvre une autre facette de son œuvre, mais au fond tout se tient. Ce texte sur l’enfance, l’identité, les normes, montre déjà une sensibilité extrêmement aiguë à ce qui empêche, contraint, assigne. Le relire aujourd’hui, à la lumière de ce parcours, donne la mesure de sa modernité. On comprend qu’Andrée Viollis n’a pas attendu ses grands reportages pour regarder autrement. Criquet prolonge cette impression d’une écrivaine très en avance, attentive aux êtres déplacés, aux marges, à ce qui résiste aux rôles imposés. Dorothée Lépine fait très bien apparaître cette continuité.
C’est aussi pour cela que ce livre est un bel exemple. Bel exemple d’essai biographique, parce qu’il transmet sans figer. Bel exemple de portrait littéraire et intellectuel, parce qu’il ne transforme jamais son sujet en icône lisse. Bel exemple, enfin, de ce que peut être une redécouverte réussie, non pas exhumer un nom pour le simple plaisir de réparer un oubli, mais montrer en quoi une œuvre, une vie, une manière d’écrire continuent de nous parler aujourd’hui.
J’ai aimé ce livre pour cette raison précise, il rend Andrée Viollis proche sans la rapetisser. Il rappelle qu’il existe des figures qu’il faut relire non par devoir, mais parce qu’elles nous aident encore à penser le présent. Et Andrée Viollis, dans cette belle traversée signée Dorothée Lépine, apparaît exactement ainsi, libre, audacieuse, lucide, intensément moderne.
J’ai rencontré Laetitia Ayrès au Zimmer pour parler de son livre Renverser la nuit.
Le roman revient sur une disparition ancienne, celle d’un jeune homme mort à Paris à la fin des années 1970, et sur ce que cette mort continue de produire longtemps après elle. À partir de cette absence, Laetitia Ayrès construit un texte où l’enquête intime compte autant que la mémoire familiale. Le passé ne revient pas comme un bloc, mais par fragments, par questions, par zones restées obscures.
C’est ce qui m’a retenue dans ce livre. Il ne transforme jamais le drame en objet sensationnel. Il regarde plutôt ce que le deuil déplace dans une famille, ce qu’il laisse d’inachevé, ce qu’il impose de silence aussi. Le texte est sensible et délicat, avec une vraie maîtrise dans la façon de ne jamais forcer l’émotion. Tout repose sur un équilibre difficile entre la douleur, la pudeur et le désir de comprendre.
J’ai aimé cette manière de tourner autour d’un être disparu sans prétendre le reconstituer totalement. Le roman ne donne pas l’illusion qu’un livre pourrait réparer une perte. Il cherche autre chose – approcher une présence, faire entendre ce qui s’est transmis malgré le manque, redonner un peu de relief à une vie arrêtée trop tôt. C’est là que le texte trouve sa force.
Je recommande Renverser la nuit à celles et ceux qui aiment les romans où l’intime rejoint quelque chose de plus vaste, la mémoire, les héritages invisibles, la façon dont les morts continuent de vivre dans les récits des autres.
Comme promis, avec le Prix Hors Concours, nous vous proposons un entretien plus approfondi avec Karim Kattan, lauréat 2025.
Publié chez Elyzad, L’Éden à l’aube propose une expérience romanesque immédiatement troublante, parce que sa voix même déplace tout. Ici, le ciel raconte. C’est lui le narrateur du livre tout entier. C’est lui qui voit, qui accompagne, qui surplombe, qui enlace les êtres et les paysages, les désirs et les ruines. Ce choix donne au roman une ampleur rare. Il ne regarde jamais les personnages de loin. Il les inscrit au contraire dans quelque chose de plus vaste, de plus ancien, de plus vibrant que leurs seules trajectoires.
Karim Kattan nous conduit auprès de Gabriel et Isaac, dans une terre traversée par l’occupation, la peur, l’attente, la circulation empêchée, mais aussi par le désir, la sensualité, la beauté des lieux et la persistance de l’attachement. Le roman suit leurs élans, leurs rapprochements, leurs séparations, leurs déplacements réels ou rêvés, dans un monde où aimer ne relève jamais seulement de l’intime. Chaque geste, chaque absence, chaque retour porte aussi la charge d’un territoire blessé.
Ce qui bouleverse dans ce livre, c’est sa manière de ne jamais réduire la violence historique à un simple décor, ni les personnages à des emblèmes. L’Éden à l’aube tient ensemble la matière politique du monde et la part la plus sensuelle de l’existence. Il y a dans cette écriture une douceur inquiète, une splendeur retenue, une façon très singulière de faire cohabiter la menace et la grâce.
Discuter avec Karim Kattan est un bonheur. Sa parole est à l’image de son roman – libre, subtile, habitée. Il parle de littérature comme d’un lieu vivant, traversé par l’Histoire, le désir, la langue, la mémoire. Et l’on comprend en l’écoutant que ce livre n’essaie jamais de simplifier le réel. Il en épouse au contraire les fractures, les ombres, les illuminations.
Un roman d’une grande beauté, où le ciel regarde les hommes et raconte, à sa manière immense, ce qu’ils tentent encore de sauver.
J’ai rencontré Simonetta Greggio au Zimmer pour parler du Souffle de la forêt.
Le sujet pourrait intimider. Une femme de science devenue presque légendaire, une forêt primaire aux confins de l’Europe, des animaux sauvés, des loups, des lynx, des corbeaux, une vie vécue loin du confort et plus loin encore du compromis. Simonetta Greggio a l’élégance de ne rien figer. Elle ne transforme pas Simona Kossak en sainte verte ni en héroïne d’affiche. Elle lui laisse sa sauvagerie, sa solitude, sa mélancolie, son entêtement. Simona Kossak fut biologiste, zoologue, écrivaine et vécut plus de trente ans à Białowieża, dans une maison sans eau courante ni électricité. Le livre prend appui sur cette vie réelle, mais choisit la forme du « roman du réel », annoncée dès l’ouverture.
C’est là que le texte trouve son allure propre. Il ne déroule pas une existence comme un dossier. Il avance au plus près d’une femme blessée qui a déplacé vers les bêtes, les arbres et les clairières ce que le monde humain avait saccagé en elle. L’enfance revient avec son cortège de dureté, de cruauté familiale, d’humiliations silencieuses. La forêt, dès lors, n’est pas un décor. Elle devient une autre loi, une autre respiration, peut-être la seule patrie possible.
J’ai aimé que Simonetta Greggio ne tombe jamais dans la joliesse naturaliste. Rien ici n’est verdoyant pour faire joli. Le vivant est une épreuve, une discipline, presque une foi sans dogme. Les animaux ne sont pas convoqués pour attendrir le récit. Ils en déplacent le centre. À leur contact, Simona apprend à regarder autrement, à protéger autrement, à vivre autrement. Cette attention-là, le livre la rend très sensible, sans grands effets, sans plaidoyer appuyé.
La prose, elle aussi, refuse la ligne trop sage. Elle procède par nappes, par retours, par trouées. On sent que Simonetta Greggio a préféré la vibration à la démonstration. Ce choix convient à son sujet. Une existence aussi indocile ne pouvait pas entrer dans une écriture bien domestiquée. Le texte garde quelque chose de fuyant, parfois d’âpre, parfois de presque visionnaire. C’est ce qui lui donne sa densité romanesque.
Au fond, Le Souffle de la forêt parle bien sûr d’une femme hors norme, mais il raconte aussi notre propre appauvrissement. Notre manière d’avoir rompu avec le vivant, de l’avoir relégué au rang de paysage, de ressource ou d’ornement. Face à cela, Simona Kossak apparaît non comme un modèle parfait, mais comme une présence qui dérange et qui oblige. Elle rappelle que protéger n’est pas une posture. C’est une manière d’être au monde, entière, coûteuse, sans théâtre.
Le livre reste pour cette raison. Pas comme une biographie bien faite. Plutôt comme une trace plus trouble, plus tenace, quelque chose entre la terre humide, la fourrure et la cendre. Une lecture habitée, qui ne cherche pas à plaire à tout prix et qui, justement pour cela, touche juste et m’a autant plu.
J’ai rencontré Florent Manelli au Zimmer pour parler de son livre Au-delà du placard.
L’entretien intégral dure une heure, mais avec Florent Manelli, on sent très vite qu’une heure ne suffit pas vraiment. On pourrait l’écouter des jours et des jours, tant sa parole ne fige rien, tant elle laisse de la place à la nuance, à la complexité, à ce qui tremble encore dans les vies.
Florent Manelli est auteur et illustrateur, et son travail, depuis plusieurs années, compose une œuvre de transmission, de visibilité et de lutte. J’avais déjà lu ses autres livres, et c’est aussi pour cela que j’avais envie de l’entendre longuement. Dans 40 LGBT+ qui ont changé le monde, puis dans l’ensemble plus ample que ce projet est devenu, 80 LGBT+ qui ont changé le monde il redonnait des visages, des trajectoires, des combats à celles et ceux que l’histoire dominante relègue trop souvent à quelques noms, ou à quelques images. Avec Pédés, il ouvrait un espace plus collectif, plus heurté parfois, plus libre aussi, où plusieurs voix venaient dire ce que vivent les hommes gays aujourd’hui, entre violence, désir, honte, communauté, fatigue et joie. On retrouve dans tous ses livres la même exigence, ne pas simplifier, ne pas lisser, ne pas transformer les existences en discours décoratif.
C’est exactement ce qui fait la force de Au-delà du placard. Le livre prend un sujet que l’on croit connaître, celui du coming out, mais il le reprend autrement, à un endroit plus profond et plus dérangeant. Florent Manelli ne s’intéresse pas à cette scène comme à un rite obligé, encore moins comme à une case biographique qu’il faudrait cocher pour enfin devenir soi. Il pose une question beaucoup plus troublante, pourquoi certaines personnes devraient elles encore se nommer, s’expliquer, se révéler, quand d’autres ont le privilège de n’avoir jamais à le faire. À partir de là, tout le livre se déplace. Il ne s’agit plus seulement d’un geste personnel. Il s’agit d’une norme, d’un ordre social, d’une distribution inégale de l’évidence.
Ce que j’ai aimé, c’est que Florent Manelli ne traite jamais son sujet de manière abstraite. Il ne plaque pas une théorie sur des parcours. Il regarde au plus près ce que le placard produit, ce qu’il exige, ce qu’il empêche, ce qu’il abîme. Il montre que le silence n’est pas un vide, mais une contrainte. Que la honte n’est pas une faiblesse individuelle, mais une construction. Que l’aveu, si souvent présenté comme un moment d’émancipation, peut aussi être traversé par des attentes sociales, familiales, culturelles, parfois même militantes. Dire qui l’on est n’a rien d’un geste pur. Cela dépend toujours d’un contexte, d’un rapport de force, d’un danger possible, d’un désir de vivre enfin à découvert, mais aussi d’une fatigue immense face à ce qui devrait aller de soi.
Le livre est très juste aussi parce qu’il ne fabrique pas de récit héroïque. Il ne dit pas que sortir du placard serait forcément une victoire limpide, ni que la visibilité règlerait tout. Il laisse apparaître les contradictions, les décalages, les ambivalences. Il rappelle qu’il peut y avoir de la libération dans la parole, bien sûr, mais aussi de l’épuisement, de la répétition, une forme de sommation à se raconter pour devenir acceptable. C’est toute l’intelligence de ce texte. Il remet de la pensée là où le langage public a parfois tellement résumé les choses qu’il a fini par les vider.
Florent Manelli ne limite d’ailleurs jamais sa réflexion à une seule expérience, et c’est aussi ce qui donne au livre son ampleur. Il parle des spécificités des autres lettres de l’acronyme, des vécus lesbiens, bi, trans…, et de tout ce que ces trajectoires déplacent dans notre manière de penser la visibilité, la norme et l’effacement. Le livre rappelle avec beaucoup de finesse que personne ne traverse ces questions de la même manière. On ne se dit pas, on ne se tait pas, on n’est pas assigné·e, invisibilisé·e ou exposé·e de façon identique selon son histoire, son corps, son genre, son désir, son environnement. C’est précieux, parce que l’auteur refuse d’écraser les différences au nom d’un récit unique. Il accueille au contraire la pluralité des vies, des vulnérabilités et des façons d’exister.
J’ai retrouvé dans Au-delà du placard ce qui me touche dans le travail de Florent Manelli depuis le début, une capacité à transmettre sans simplifier. Il rend les choses lisibles sans les appauvrir. Il écrit de manière claire, mais cette clarté n’a rien de réducteur. Elle ouvre. Elle permet de comprendre, mais aussi de sentir, de se déplacer, de regarder autrement ce que l’on croyait déjà connaître. C’est un livre qui aide à penser, et c’est devenu suffisamment rare pour être souligné.
Il faut lire Au-delà du placard. Il faut le lire sans nécessité d’être directement concerné·e, parce que précisément, nous le sommes toustes. Nous vivons toustes dans un monde fabriqué par des normes, par des assignations, par des silences, par des hiérarchies de visibilité. Ce livre parle des vies LGBTQIA+, bien sûr, mais il parle aussi du regard social, de ce qu’une société considère comme évident, légitime, dicible. En ce sens, ce livre ne s’adresse pas à une catégorie, si vous croyez être incollable sur le sujet vous découvrirez un livre truffé de ressources et références qui prolongeront sa lecture dans d’autres lectures, films, séries.
Au-delà du placard dépasse très largement son sujet. C’est un livre nécessaire, parce qu’il nous oblige à regarder autrement ce que nous pensions connaître.
Au-delà du placard est un livre qu’il faudrait faire circuler, lire, offrir, en parler.
J’ai rencontré Olivia Gesbert à la Maison de la Poésie, juste avant le Book Club de la NRF que la revue y organise régulièrement.
Ce soir-là, la poésie était à l’honneur, comme elle l’est aussi dans le numéro 664 de La Nouvelle Revue française, paru récemment sous le titre Dix poèmes pour un monde nouveau. La rencontre, animée par Olivia Gesbert, rassemblait plusieurs voix de la revue autour des livres, des poètes et de cette manière très vivante de faire circuler la littérature hors des pages.
J’ai adoré faire lire à Olivia une partie du poème de Karine Tuil. Pendant quelques instants, j’avais l’impression d’entendre la poésie à la radio.
Olivia Gesbert est journaliste. Passée par Sciences Po Paris, elle a longtemps porté sur France Culture une parole ouverte et exigeante à travers La Grande Table et d’autres émissions. J’aimais aussi beaucoup le segment Book Club animé par Nicolas Herbeaux. Depuis septembre 2023, elle est rédactrice en chef de la NRF.
Ce passage de la radio à la revue n’a rien d’un simple changement de décor. On retrouve dans la NRF dirigée par Olivia Gesbert ce même soin accordé aux voix, aux formes, aux œuvres qui comptent et à celles qui arrivent. Fondée en 1908, la revue a accompagné des générations d’écrivain·es, de critiques et de lecteur·ices. Mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est moins son prestige que son mouvement. La NRF ne se contente pas d’hériter. Elle questionne, elle écoute, elle transmet.
C’est sans doute cela qui me touche le plus. L’idée qu’une revue littéraire puisse encore être un lieu de passage, de découverte, de transmission vivante. Dans un moment où tant de choses se dispersent, elle rappelle que la littérature peut encore offrir une attention profonde et une curiosité partagée.
La NRF demeure exigeante sans se refermer, moderne sans céder à la facilité, intéressante sans devenir intimidante. Accessible, surtout, à toustes celles et ceux qui veulent lire non par devoir, mais par désir.
Alors oui, il faut se l’approprier. La lire, s’y abonner, la faire circuler. Parce qu’une grande revue n’est jamais un monument immobile. C’est une conversation qui continue.
Édouard Leroy et moi avons rencontré Lolita Pille au Zimmer pour parler d’Antigone Reine.
Dès les premières pages, on comprend que le livre déborde très largement son titre. Antigone n’y apparaît pas comme un simple personnage à commenter ni comme une figure qu’il faudrait remettre au goût du jour. Elle est plutôt une ligne de force, une présence en filigrane, presque une souveraineté secrète qui traverse la littérature, ses grandes œuvres, ses héroïnes, ses fidélités, ses insoumissions.
C’est toute la beauté de cet essai. Lolita Pille ne propose ni une réécriture, ni une lecture scolaire du mythe. Elle part d’Antigone pour ouvrir plus grand. Son livre circule entre les textes, les siècles, les imaginaires, les figures littéraires, et rappelle qu’une héroïne véritable ne cesse jamais d’irriguer d’autres œuvres que la sienne. Antigone devient alors moins un sujet qu’une façon de lire, une manière de reconnaître dans la littérature ce qui résiste, ce qui refuse, ce qui se tient debout.
Le livre a cette qualité rare de rester exigeant sans jamais se raidir. Lolita Pille pense vraiment, et cette pensée ne se sépare jamais d’un style. Il y a chez elle une précision, une force, parfois une ironie, qui donnent au texte son mouvement. Antigone Reine interroge, déplace, relance. Il fait sentir à quel point certaines figures littéraires nous survivent parce qu’elles contiennent, sous des formes anciennes, des conflits qui ne cessent de revenir.
Au fil de notre entretien, il apparaissait très clairement que ce livre ne relevait pas de l’admiration décorative. Lolita Pille écrit sur la mission de la littérature comme on revient vers une source essentielle, qui aide à penser le courage, la solitude, la fidélité à soi, mais aussi le prix de cette fidélité. C’est ce qui donne à l’ensemble sa tension si singulière. Le texte ne sanctifie pas son sujet, il en restitue la complexité, l’obstination, l’éclat parfois presque insoutenable.
Vers la minute 36, on parle de Joalie, mon amie passionnée de littérature, @Joalie.donc.je.suis sur Instagram. Et ce détour n’en est pas un : il dit aussi quelque chose de ce que les livres rendent possible, des amitiés qu’ils nourrissent, des communautés sensibles qu’ils inventent autour d’eux.
Après la minute 38, nous parlons d’Emily Brontë, et d’étranges phénomènes se produisaient autour de nous. Le moment avait quelque chose de très juste. Comme si certaines écrivaines, certaines héroïnes, certaines œuvres appelaient encore des formes de présence qui excèdent le simple commentaire. Entre Antigone et Emily Brontë, il existe sans doute une même intensité farouche, une même insoumission, une même manière d’échapper aux cadres dociles dans lesquels on voudrait parfois enfermer les femmes, les textes, les légendes.
Ce qui rend Antigone Reine si convaincant, c’est précisément cela : Lolita Pille ne réduit jamais son sujet. Elle lui laisse sa part d’ombre, de feu, de mystère. Elle rappelle qu’un grand personnage littéraire n’est pas un monument à visiter mais une énigme à rouvrir. Et c’est peut-être pour cela que son livre demeure longtemps en tête.
C’est un très beau livre, vif, cultivé, traversé par une véritable nécessité intérieure. Et c’est aussi une confirmation éclatante du talent de Lolita Pille, de sa liberté, de son regard, de cette façon très à elle d’allier acuité critique et intensité d’écriture. On sort de Antigone Reine avec le sentiment d’avoir relu un mythe, mais aussi d’avoir rencontré le bonheur de la lecture et une autrice qui sait encore faire de la littérature un lieu de risque, de pensée et de beauté.