
J’ai rencontré Kev Lambert au Zimmer pour parler de Cumul I, paru récemment dans la très belle collection Un seul art, dirigée par Charles Dantzig, qui fait le pari de faire vivre en mots les œuvres du Centre Pompidou, aujourd’hui fermé pour travaux.
Ce n’est pas exactement un livre sur Cumul I, la sculpture hybride, blanche, organique et troublante de Louise Bourgeois. C’est un livre né à partir d’elle, dans son sillage, dans ses plis, dans ses formes presque charnelles. Kev Lambert, que j’admire profondément, ne commente pas l’œuvre : elle la prolonge. Sa phrase devient matière, volume, mouvement. La plume, ici, sculpte autant qu’elle raconte.
Nous découvrons Alice, professeure d’histoire de l’art, confrontée à Cumul I sans être spécialiste de Louise Bourgeois. Elle accepte pourtant de diriger une thèse consacrée à cette sculpture énigmatique, sinueuse, impossible à enfermer dans une seule lecture. Autour d’elle, Paris est recouvert de neige. Ce décor blanc, presque irréel, devient peu à peu le paysage intérieur du roman : un lieu de silence, d’inquiétude, de vertige.

Car Alice est submergée par les angoisses. Celles que fait naître l’œuvre, bien sûr, avec son identité trouble, à la fois masculine et profondément féminine. Mais aussi les siennes, plus intimes, plus brûlantes : la peur de ne plus pouvoir accéder aux hormones qui accompagnent sa vie depuis dix ans. Alors, le roman bascule. Le regard posé sur une sculpture devient une traversée du corps, du genre, de la vulnérabilité, du droit d’exister.
C’est là que Cumul I révèle sa force sociale et universelle. Alice devient un personnage que l’on voudrait serrer dans ses bras, à qui l’on voudrait dire que tout ira bien, même quand le monde semble s’acharner à contester la légitimité des vies qui ne coïncident pas avec l’assignation reçue à la naissance.
Cumul I est un livre délicat et puissant. L’écriture épouse admirablement le flux de conscience qui traverse ce court roman. Le doute y occupe une place centrale, non pas comme remise en cause du choix d’Alice, mais comme fatigue d’avoir à chercher sans cesse la bonne attitude, le bon ton, la bonne manière d’exister sans déranger, sans déplaire, sans risquer d’être exclue.
Alice m’a appris quelque chose de très beau : ne pas avoir peur des peurs. Et Kev Lambert rappelle, une fois encore, combien son talent sait faire surgir, dans quelques pages seulement, une émotion immense.
Je vous recommande ce livre avec grand plaisir. Une lecture brève, intense, et longtemps présente après la dernière page.