Licornes ! – Musée de Cluny et licornes à lire

Il faut que je vous l’avoue : je vais voir La Dame à la licorne au moins une fois par an. Mon amour du Moyen Âge, lui, est né à Cluny. Autant dire que cette exposition avait pour moi quelque chose d’un rendez-vous.

Avec Licornes !, présentée jusqu’au 12 juillet 2026, le musée de Cluny propose une exposition précieuse, parce qu’elle refuse la facilité. La licorne n’y est jamais réduite à un motif séduisant, encore moins à une aimable créature de fantasy. Elle apparaît au contraire comme une figure mouvante, contradictoire, chargée de siècles d’images, de croyances, de fantasmes et de réinventions. Le parcours, riche de près d’une centaine d’œuvres réparties en dix sections thématiques, mène des sources antiques et médiévales jusqu’aux réappropriations contemporaines.

C’est là sa plus belle réussite. Licornes ! construit une pensée visuelle. Dans les salles, on comprend que la licorne a moins une identité qu’une puissance de migration. Elle passe d’un monde à l’autre, du religieux au sentimental, du savant au décoratif, du marginal au populaire. On sort avec le sentiment d’avoir vu non pas un animal imaginaire, mais une histoire de nos désirs, de nos peurs et de nos projections. Cette amplitude donne au parcours une vraie tenue intellectuelle, sans jamais lui retirer son pouvoir d’enchantement.

Les deux ouvrages officiels qui accompagnent l’exposition prolongent admirablement cette réussite, chacun selon sa forme. Je les ai pour ma part lus avant la visite, et cette lecture a encore enrichi le regard.

Le premier, Licornes ! Sur les traces d’un mythe, présenté et annoté par Béatrice de Chancel-Bardelot, est une anthologie de 128 pages. C’est sans doute l’objet le plus immédiatement séduisant pour celles et ceux qui aiment les livres que l’on garde à portée de main, que l’on ouvre, que l’on annote parfois, et auxquels on revient. En rassemblant 2 500 ans de textes, de l’Antiquité à l’époque contemporaine, il fait apparaître la licorne comme une créature d’abord littéraire. Elle y devient phrase, glose, allégorie, fable savante, invention poétique. Le livre a cette belle qualité de redonner du temps au mythe. Il rappelle que la licorne fut d’abord une présence de langage avant de devenir une évidence visuelle. Pour une lectrice ou un lecteur de littérature, c’est sans doute le compagnon le plus fin, le plus vivant, le moins intimidant aussi.

Le catalogue de l’exposition, signé par Béatrice de Chancel-Bardelot et Michael Philipp, relève d’un autre geste. Plus ample, plus documenté, plus savant, il accompagne moins la promenade qu’il n’en prolonge la mémoire. On y revient pour retrouver une œuvre, suivre un motif, approfondir une hypothèse, relire un détail iconographique. Là où l’anthologie offre une circulation souple, presque rêveuse, le catalogue donne de l’assise. L’un nourrit l’imaginaire, l’autre organise la mémoire. Ensemble, ils composent un diptyque particulièrement juste, d’un côté la licorne racontée par les textes, de l’autre la licorne déployée par l’histoire de l’art.

Je souris toujours en pensant qu’à chaque exposition, ou presque, j’hésite entre le petit livre et le grand catalogue, avant de finir par acheter les deux. Avec Licornes !, cet écart a du sens : les publications ne doublent pas l’exposition, elles la prolongent autrement.

Et puis il y a Lycornes, d’Aurélie Wellenstein et Béatrice Penco Sechi, paru chez Drakoo, qui ouvre encore une autre voie. Ici, la licorne entre dans un univers plus libre, plus pop, plus narratif, où elle continue de muter entre fantasy, illustration et réenchantement visuel. J’ai beaucoup aimé cette bande dessinée, que je recommande volontiers aussi à des adultes. Sous son apparente évidence merveilleuse, elle raconte une histoire intense, celle de deux sœurs lancées dans une quête désespérée à la recherche des licornes pour conjurer une malédiction. On y retrouve ce qui fait la force durable du mythe, ses multiples visages, sa capacité à parler de liberté, de perte, d’élan et de résistance. Le texte et le dessin s’y répondent avec une belle intensité.

En somme, Cluny réussit ici quelque chose d’extraordinaire pour moi. L’exposition évite bien le piège du folklore que celui du clin d’œil facile. Elle rend à la licorne sa densité, sa complexité, sa puissance de déplacement. Et les livres qui l’accompagnent prolongent ce geste avec justesse, l’anthologie pour la respiration littéraire, le catalogue pour l’ampleur savante, la bande dessinée pour une réinvention libre et vive.

On entre à Cluny pour une créature mythique. On en ressort avec bien davantage : une méditation sur la manière dont les civilisations inventent, transmettent et transforment leurs figures pour continuer à se raconter elles-mêmes.

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