Si tu traverses les eaux / Justine Bo, Gallimard

Édouard Leroy et moi avons rencontré Justine Bo au Zimmer pour parler de son livre Si tu traverses les eaux.

Le roman s’ouvre dans un lieu d’attente. Un hôtel posé face à l’Atlantique, quelque part sur la côte française, au début des années 1920. On y croise des exilés venus d’Europe de l’Est qui espèrent rejoindre l’Amérique. Parmi eux, Jenine Ring, jeune femme juive originaire de Bessarabie. Elle n’est déjà plus vraiment du monde qu’elle a quitté, pas encore de celui qu’elle espère rejoindre. Toute la tension du livre se loge dans cet espace fragile.

Justine Bo n’écrit pas un roman historique au sens strict. Elle travaille plutôt la matière intime de l’Histoire. Les pogroms, la violence antisémite, les départs forcés ne sont jamais traités comme un décor dramatique. Ils apparaissent en creux, dans les souvenirs, dans les silences, dans les gestes de ceux qui attendent un bateau comme on attend une seconde naissance.

Dans cet hôtel suspendu entre deux continents, les existences se frôlent. Chacun porte son passé, ses pertes, ses espoirs plus ou moins avoués. L’autrice observe ces vies déplacées avec une grande délicatesse. Elle ne dramatise pas l’exil. Elle en montre plutôt la lenteur : l’attente administrative, les conversations nocturnes, les souvenirs qui remontent comme des nappes souterraines.

Ce qui s’impose peu à peu, c’est la précision de la langue. Justine Bo écrit avec retenue. Les phrases sont nettes, presque calmes, mais elles laissent affleurer une émotion persistante. Le roman avance par touches, comme si chaque fragment cherchait à reconstituer une mémoire fragmentée par la violence de l’Histoire.

Si tu traverses les eaux devient alors un livre sur la transformation. Traverser l’Atlantique ne signifie pas seulement changer de pays. C’est aussi accepter que quelque chose de soi demeure à jamais sur l’autre rive. Dans ce roman très maîtrisé, Justine Bo donne une forme sensible à cette expérience : celle d’une identité déplacée, recomposée, parfois incertaine, mais toujours traversée par la mémoire.

Auteur/autrice

  • Cristina Soler

    Fondatrice et directrice du média, critique littéraire et journaliste culturelle pour la presse européenne. Elle conduit depuis plusieurs années un travail d’analyse, de médiation et de transmission autour des livres et de la création contemporaine. Elle est également productrice et corédactrice de l’émission web Fragments.

    SciencesPo, formation continue à l’ENA en communication et mécénat culturel. Ancienne élue locale et responsable politique, en Italie puis en France. Elle a longtemps cru qu’elle changerait le monde par la politique. C’est le monde politique qui a changé.

    Lire, transmettre, conseiller, proposer ce qu’elle aime : c’est ainsi qu’elle agit.

    Elle espère intéresser, faire réfléchir, donner envie d’être libres. Libres d’aimer Pratchett, Proust, Kant et les comics. D’aimer le grec ancien et la langue des Ents, le klingon ou, comme elle, le chant grégorien.

    Elle parle aussi de cinéma, de théâtre, de loisirs, de jeux. De tout ce qui traverse sa vie et de ce qu’elle peut faire aujourd’hui.

    Le livre de sa vie est Wuthering Heights.

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