
J’ai rencontré Ulysse Josselin au Zimmer pour parler de son premier roman, L’arène intérieure. Ce fut une grande joie d’apprendre qu’il en écrit déjà un deuxième.
Ulysse Josselin vit à Paris. Auteur, réalisateur et interprète, il a aussi collaboré à plusieurs magazines dans les domaines de la mode et de la culture avant de se tourner vers la littérature.
Son choix est celui de la Littérature du réel, avec un L majuscule. Mais ici, le réel n’écrase jamais le roman. Au contraire, la fiction, la construction, le travail de la phrase donnent à cette matière intime une ampleur, une tension, une forme. Le livre raconte la fabrication d’un être qui a longtemps cru devoir devenir un personnage pour exister.
Le narrateur a vingt-cinq ans. Dans les nuits parisiennes, dans le monde de la mode, dans cette société où l’apparence devient presque une langue maternelle, il apprend à ajuster sa voix, ses gestes, ses références. Il emprunte des poses, des attitudes, des images. Il veut briller, séduire, tenir debout sous le regard des autres. Mais cette composition permanente finit par l’éloigner de lui-même. Ce qui devait protéger devient prison. Ce qui devait faire tenir finit par fissurer.
Le roman conduit alors vers une clinique psychiatrique, vers la traversée d’un mal-être qui ne se laisse pas réduire à un diagnostic simple. Et c’est là que le livre devient profondément saisissant. Ulysse Josselin écrit par chapitres courts, avec des phrases intenses, tendues, parfois coupantes, toujours incisives. Tout est soigné, cadré, presque filmé. On a l’impression qu’une caméra se déplace dans le temps, revient sur certains gestes, éclaire un détail, modifie l’angle, cherche à recomposer le puzzle d’une vie où le « faux self » a pris toute la place.
Chez Winnicott, le faux self désigne cette construction défensive que l’on fabrique pour répondre aux attentes du monde, protéger une part plus vulnérable de soi, parfois jusqu’à perdre le contact avec ce qui demeure vivant, spontané, véritable. Dans L’arène intérieure, cette notion n’est pas un simple motif psychologique. Elle devient matière romanesque. Elle traverse le corps, les vêtements, la voix, le désir d’être vu·e, aimé·e, choisi·e. Elle montre ce que coûte le fait de jouer trop longtemps son propre rôle.
La lumière, dans ce livre, est souvent aveuglante. Elle révèle autant qu’elle brûle. Elle tombe sur les corps, sur les visages, sur les souvenirs, sur les scènes de nuit et les chambres d’hôpital. Elle ne console pas. Elle oblige à regarder.
J’ai aimé cette manière de faire du réel une forme, et non un témoignage brut. J’ai aimé la précision du regard, la violence contenue, l’élégance du montage, la profondeur sans pathos. L’arène intérieure est un premier roman qui impressionne par sa tenue, son intelligence sensible et sa capacité à faire entendre la solitude d’un être qui cherche, sous les masques, ce qui pourrait encore répondre à son nom.
Mutatis mutandis, je m’y suis reconnue, moi qui ai fait de la politique une vie pendant longtemps, dans un monde où l’on doit devenir un personnage, jouer un rôle. La chute de l’après est lourde, et je remercie les livres chaque jour.
Le roman d’Ulysse Josselin est à lire pour son intensité, pour sa netteté, pour cette façon rare de transformer l’effondrement en littérature.
Lolita Pille et Yacha Kurys, écoutez la minute 18 et la suite : c’est pour vous. Nous vous aimons !