Comme promis, avec le Prix Hors Concours, nous vous proposons un entretien plus approfondi avec Karim Kattan, lauréat 2025.
Publié chez Elyzad, L’Éden à l’aube propose une expérience romanesque immédiatement troublante, parce que sa voix même déplace tout. Ici, le ciel raconte. C’est lui le narrateur du livre tout entier. C’est lui qui voit, qui accompagne, qui surplombe, qui enlace les êtres et les paysages, les désirs et les ruines. Ce choix donne au roman une ampleur rare. Il ne regarde jamais les personnages de loin. Il les inscrit au contraire dans quelque chose de plus vaste, de plus ancien, de plus vibrant que leurs seules trajectoires.
Karim Kattan nous conduit auprès de Gabriel et Isaac, dans une terre traversée par l’occupation, la peur, l’attente, la circulation empêchée, mais aussi par le désir, la sensualité, la beauté des lieux et la persistance de l’attachement. Le roman suit leurs élans, leurs rapprochements, leurs séparations, leurs déplacements réels ou rêvés, dans un monde où aimer ne relève jamais seulement de l’intime. Chaque geste, chaque absence, chaque retour porte aussi la charge d’un territoire blessé.
Ce qui bouleverse dans ce livre, c’est sa manière de ne jamais réduire la violence historique à un simple décor, ni les personnages à des emblèmes. L’Éden à l’aube tient ensemble la matière politique du monde et la part la plus sensuelle de l’existence. Il y a dans cette écriture une douceur inquiète, une splendeur retenue, une façon très singulière de faire cohabiter la menace et la grâce.
Discuter avec Karim Kattan est un bonheur. Sa parole est à l’image de son roman – libre, subtile, habitée. Il parle de littérature comme d’un lieu vivant, traversé par l’Histoire, le désir, la langue, la mémoire. Et l’on comprend en l’écoutant que ce livre n’essaie jamais de simplifier le réel. Il en épouse au contraire les fractures, les ombres, les illuminations.
Un roman d’une grande beauté, où le ciel regarde les hommes et raconte, à sa manière immense, ce qu’ils tentent encore de sauver.
J’ai rencontré Simonetta Greggio au Zimmer pour parler du Souffle de la forêt.
Le sujet pourrait intimider. Une femme de science devenue presque légendaire, une forêt primaire aux confins de l’Europe, des animaux sauvés, des loups, des lynx, des corbeaux, une vie vécue loin du confort et plus loin encore du compromis. Simonetta Greggio a l’élégance de ne rien figer. Elle ne transforme pas Simona Kossak en sainte verte ni en héroïne d’affiche. Elle lui laisse sa sauvagerie, sa solitude, sa mélancolie, son entêtement. Simona Kossak fut biologiste, zoologue, écrivaine et vécut plus de trente ans à Białowieża, dans une maison sans eau courante ni électricité. Le livre prend appui sur cette vie réelle, mais choisit la forme du « roman du réel », annoncée dès l’ouverture.
C’est là que le texte trouve son allure propre. Il ne déroule pas une existence comme un dossier. Il avance au plus près d’une femme blessée qui a déplacé vers les bêtes, les arbres et les clairières ce que le monde humain avait saccagé en elle. L’enfance revient avec son cortège de dureté, de cruauté familiale, d’humiliations silencieuses. La forêt, dès lors, n’est pas un décor. Elle devient une autre loi, une autre respiration, peut-être la seule patrie possible.
J’ai aimé que Simonetta Greggio ne tombe jamais dans la joliesse naturaliste. Rien ici n’est verdoyant pour faire joli. Le vivant est une épreuve, une discipline, presque une foi sans dogme. Les animaux ne sont pas convoqués pour attendrir le récit. Ils en déplacent le centre. À leur contact, Simona apprend à regarder autrement, à protéger autrement, à vivre autrement. Cette attention-là, le livre la rend très sensible, sans grands effets, sans plaidoyer appuyé.
La prose, elle aussi, refuse la ligne trop sage. Elle procède par nappes, par retours, par trouées. On sent que Simonetta Greggio a préféré la vibration à la démonstration. Ce choix convient à son sujet. Une existence aussi indocile ne pouvait pas entrer dans une écriture bien domestiquée. Le texte garde quelque chose de fuyant, parfois d’âpre, parfois de presque visionnaire. C’est ce qui lui donne sa densité romanesque.
Au fond, Le Souffle de la forêt parle bien sûr d’une femme hors norme, mais il raconte aussi notre propre appauvrissement. Notre manière d’avoir rompu avec le vivant, de l’avoir relégué au rang de paysage, de ressource ou d’ornement. Face à cela, Simona Kossak apparaît non comme un modèle parfait, mais comme une présence qui dérange et qui oblige. Elle rappelle que protéger n’est pas une posture. C’est une manière d’être au monde, entière, coûteuse, sans théâtre.
Le livre reste pour cette raison. Pas comme une biographie bien faite. Plutôt comme une trace plus trouble, plus tenace, quelque chose entre la terre humide, la fourrure et la cendre. Une lecture habitée, qui ne cherche pas à plaire à tout prix et qui, justement pour cela, touche juste et m’a autant plu.
J’ai rencontré Florent Manelli au Zimmer pour parler de son livre Au-delà du placard.
L’entretien intégral dure une heure, mais avec Florent Manelli, on sent très vite qu’une heure ne suffit pas vraiment. On pourrait l’écouter des jours et des jours, tant sa parole ne fige rien, tant elle laisse de la place à la nuance, à la complexité, à ce qui tremble encore dans les vies.
Florent Manelli est auteur et illustrateur, et son travail, depuis plusieurs années, compose une œuvre de transmission, de visibilité et de lutte. J’avais déjà lu ses autres livres, et c’est aussi pour cela que j’avais envie de l’entendre longuement. Dans 40 LGBT+ qui ont changé le monde, puis dans l’ensemble plus ample que ce projet est devenu, 80 LGBT+ qui ont changé le monde il redonnait des visages, des trajectoires, des combats à celles et ceux que l’histoire dominante relègue trop souvent à quelques noms, ou à quelques images. Avec Pédés, il ouvrait un espace plus collectif, plus heurté parfois, plus libre aussi, où plusieurs voix venaient dire ce que vivent les hommes gays aujourd’hui, entre violence, désir, honte, communauté, fatigue et joie. On retrouve dans tous ses livres la même exigence, ne pas simplifier, ne pas lisser, ne pas transformer les existences en discours décoratif.
C’est exactement ce qui fait la force de Au-delà du placard. Le livre prend un sujet que l’on croit connaître, celui du coming out, mais il le reprend autrement, à un endroit plus profond et plus dérangeant. Florent Manelli ne s’intéresse pas à cette scène comme à un rite obligé, encore moins comme à une case biographique qu’il faudrait cocher pour enfin devenir soi. Il pose une question beaucoup plus troublante, pourquoi certaines personnes devraient elles encore se nommer, s’expliquer, se révéler, quand d’autres ont le privilège de n’avoir jamais à le faire. À partir de là, tout le livre se déplace. Il ne s’agit plus seulement d’un geste personnel. Il s’agit d’une norme, d’un ordre social, d’une distribution inégale de l’évidence.
Ce que j’ai aimé, c’est que Florent Manelli ne traite jamais son sujet de manière abstraite. Il ne plaque pas une théorie sur des parcours. Il regarde au plus près ce que le placard produit, ce qu’il exige, ce qu’il empêche, ce qu’il abîme. Il montre que le silence n’est pas un vide, mais une contrainte. Que la honte n’est pas une faiblesse individuelle, mais une construction. Que l’aveu, si souvent présenté comme un moment d’émancipation, peut aussi être traversé par des attentes sociales, familiales, culturelles, parfois même militantes. Dire qui l’on est n’a rien d’un geste pur. Cela dépend toujours d’un contexte, d’un rapport de force, d’un danger possible, d’un désir de vivre enfin à découvert, mais aussi d’une fatigue immense face à ce qui devrait aller de soi.
Le livre est très juste aussi parce qu’il ne fabrique pas de récit héroïque. Il ne dit pas que sortir du placard serait forcément une victoire limpide, ni que la visibilité règlerait tout. Il laisse apparaître les contradictions, les décalages, les ambivalences. Il rappelle qu’il peut y avoir de la libération dans la parole, bien sûr, mais aussi de l’épuisement, de la répétition, une forme de sommation à se raconter pour devenir acceptable. C’est toute l’intelligence de ce texte. Il remet de la pensée là où le langage public a parfois tellement résumé les choses qu’il a fini par les vider.
Florent Manelli ne limite d’ailleurs jamais sa réflexion à une seule expérience, et c’est aussi ce qui donne au livre son ampleur. Il parle des spécificités des autres lettres de l’acronyme, des vécus lesbiens, bi, trans…, et de tout ce que ces trajectoires déplacent dans notre manière de penser la visibilité, la norme et l’effacement. Le livre rappelle avec beaucoup de finesse que personne ne traverse ces questions de la même manière. On ne se dit pas, on ne se tait pas, on n’est pas assigné·e, invisibilisé·e ou exposé·e de façon identique selon son histoire, son corps, son genre, son désir, son environnement. C’est précieux, parce que l’auteur refuse d’écraser les différences au nom d’un récit unique. Il accueille au contraire la pluralité des vies, des vulnérabilités et des façons d’exister.
J’ai retrouvé dans Au-delà du placard ce qui me touche dans le travail de Florent Manelli depuis le début, une capacité à transmettre sans simplifier. Il rend les choses lisibles sans les appauvrir. Il écrit de manière claire, mais cette clarté n’a rien de réducteur. Elle ouvre. Elle permet de comprendre, mais aussi de sentir, de se déplacer, de regarder autrement ce que l’on croyait déjà connaître. C’est un livre qui aide à penser, et c’est devenu suffisamment rare pour être souligné.
Il faut lire Au-delà du placard. Il faut le lire sans nécessité d’être directement concerné·e, parce que précisément, nous le sommes toustes. Nous vivons toustes dans un monde fabriqué par des normes, par des assignations, par des silences, par des hiérarchies de visibilité. Ce livre parle des vies LGBTQIA+, bien sûr, mais il parle aussi du regard social, de ce qu’une société considère comme évident, légitime, dicible. En ce sens, ce livre ne s’adresse pas à une catégorie, si vous croyez être incollable sur le sujet vous découvrirez un livre truffé de ressources et références qui prolongeront sa lecture dans d’autres lectures, films, séries.
Au-delà du placard dépasse très largement son sujet. C’est un livre nécessaire, parce qu’il nous oblige à regarder autrement ce que nous pensions connaître.
Au-delà du placard est un livre qu’il faudrait faire circuler, lire, offrir, en parler.
J’ai rencontré Olivia Gesbert à la Maison de la Poésie, juste avant le Book Club de la NRF que la revue y organise régulièrement.
Ce soir-là, la poésie était à l’honneur, comme elle l’est aussi dans le numéro 664 de La Nouvelle Revue française, paru récemment sous le titre Dix poèmes pour un monde nouveau. La rencontre, animée par Olivia Gesbert, rassemblait plusieurs voix de la revue autour des livres, des poètes et de cette manière très vivante de faire circuler la littérature hors des pages.
J’ai adoré faire lire à Olivia une partie du poème de Karine Tuil. Pendant quelques instants, j’avais l’impression d’entendre la poésie à la radio.
Olivia Gesbert est journaliste. Passée par Sciences Po Paris, elle a longtemps porté sur France Culture une parole ouverte et exigeante à travers La Grande Table et d’autres émissions. J’aimais aussi beaucoup le segment Book Club animé par Nicolas Herbeaux. Depuis septembre 2023, elle est rédactrice en chef de la NRF.
Ce passage de la radio à la revue n’a rien d’un simple changement de décor. On retrouve dans la NRF dirigée par Olivia Gesbert ce même soin accordé aux voix, aux formes, aux œuvres qui comptent et à celles qui arrivent. Fondée en 1908, la revue a accompagné des générations d’écrivain·es, de critiques et de lecteur·ices. Mais ce qui frappe aujourd’hui, c’est moins son prestige que son mouvement. La NRF ne se contente pas d’hériter. Elle questionne, elle écoute, elle transmet.
C’est sans doute cela qui me touche le plus. L’idée qu’une revue littéraire puisse encore être un lieu de passage, de découverte, de transmission vivante. Dans un moment où tant de choses se dispersent, elle rappelle que la littérature peut encore offrir une attention profonde et une curiosité partagée.
La NRF demeure exigeante sans se refermer, moderne sans céder à la facilité, intéressante sans devenir intimidante. Accessible, surtout, à toustes celles et ceux qui veulent lire non par devoir, mais par désir.
Alors oui, il faut se l’approprier. La lire, s’y abonner, la faire circuler. Parce qu’une grande revue n’est jamais un monument immobile. C’est une conversation qui continue.
Édouard Leroy et moi avons rencontré Lolita Pille au Zimmer pour parler d’Antigone Reine.
Dès les premières pages, on comprend que le livre déborde très largement son titre. Antigone n’y apparaît pas comme un simple personnage à commenter ni comme une figure qu’il faudrait remettre au goût du jour. Elle est plutôt une ligne de force, une présence en filigrane, presque une souveraineté secrète qui traverse la littérature, ses grandes œuvres, ses héroïnes, ses fidélités, ses insoumissions.
C’est toute la beauté de cet essai. Lolita Pille ne propose ni une réécriture, ni une lecture scolaire du mythe. Elle part d’Antigone pour ouvrir plus grand. Son livre circule entre les textes, les siècles, les imaginaires, les figures littéraires, et rappelle qu’une héroïne véritable ne cesse jamais d’irriguer d’autres œuvres que la sienne. Antigone devient alors moins un sujet qu’une façon de lire, une manière de reconnaître dans la littérature ce qui résiste, ce qui refuse, ce qui se tient debout.
Le livre a cette qualité rare de rester exigeant sans jamais se raidir. Lolita Pille pense vraiment, et cette pensée ne se sépare jamais d’un style. Il y a chez elle une précision, une force, parfois une ironie, qui donnent au texte son mouvement. Antigone Reine interroge, déplace, relance. Il fait sentir à quel point certaines figures littéraires nous survivent parce qu’elles contiennent, sous des formes anciennes, des conflits qui ne cessent de revenir.
Au fil de notre entretien, il apparaissait très clairement que ce livre ne relevait pas de l’admiration décorative. Lolita Pille écrit sur la mission de la littérature comme on revient vers une source essentielle, qui aide à penser le courage, la solitude, la fidélité à soi, mais aussi le prix de cette fidélité. C’est ce qui donne à l’ensemble sa tension si singulière. Le texte ne sanctifie pas son sujet, il en restitue la complexité, l’obstination, l’éclat parfois presque insoutenable.
Vers la minute 36, on parle de Joalie, mon amie passionnée de littérature, @Joalie.donc.je.suis sur Instagram. Et ce détour n’en est pas un : il dit aussi quelque chose de ce que les livres rendent possible, des amitiés qu’ils nourrissent, des communautés sensibles qu’ils inventent autour d’eux.
Après la minute 38, nous parlons d’Emily Brontë, et d’étranges phénomènes se produisaient autour de nous. Le moment avait quelque chose de très juste. Comme si certaines écrivaines, certaines héroïnes, certaines œuvres appelaient encore des formes de présence qui excèdent le simple commentaire. Entre Antigone et Emily Brontë, il existe sans doute une même intensité farouche, une même insoumission, une même manière d’échapper aux cadres dociles dans lesquels on voudrait parfois enfermer les femmes, les textes, les légendes.
Ce qui rend Antigone Reine si convaincant, c’est précisément cela : Lolita Pille ne réduit jamais son sujet. Elle lui laisse sa part d’ombre, de feu, de mystère. Elle rappelle qu’un grand personnage littéraire n’est pas un monument à visiter mais une énigme à rouvrir. Et c’est peut-être pour cela que son livre demeure longtemps en tête.
C’est un très beau livre, vif, cultivé, traversé par une véritable nécessité intérieure. Et c’est aussi une confirmation éclatante du talent de Lolita Pille, de sa liberté, de son regard, de cette façon très à elle d’allier acuité critique et intensité d’écriture. On sort de Antigone Reine avec le sentiment d’avoir relu un mythe, mais aussi d’avoir rencontré le bonheur de la lecture et une autrice qui sait encore faire de la littérature un lieu de risque, de pensée et de beauté.
Nous avons décidé, avec le Prix Hors Concours, de vous présenter le jury.
Cette année, mes collègues jurées et moi avons découvert des affinités, des intérêts communs, parfois même des parcours qui se répondaient. Les rencontrer est un vrai plaisir. C’est donc mon tour.
J’ai moi aussi été interviewée, par Clémentine Goldszal, qui a merveilleusement joué le jeu.
Clémentine emploie à mon sujet l’expression « personne d’influence » et non « influenceuse ». J’ai beaucoup de respect pour tous les métiers, mais celui d’influenceur n’est pas le mien. C’est plutôt un clin d’œil à mon arrivée auprès du jury en 2024, d’abord comme invitée des réseaux sociaux, puis en 2025 comme jurée.
Le Prix Hors Concours représente exactement ce que j’aime dans le monde littéraire : la passion de défendre un livre sans regarder le nombre d’exemplaires vendus ni la quantité d’articles de presse obtenus. C’est un honneur de l’accompagner, de découvrir d’immenses talents et des maisons d’édition audacieuses.
Le plaisir est d’ailleurs le mot que j’emploie le plus volontiers pour décrire mon rapport à la lecture et mon désir de partager cet amour, en donnant une voix aux livres et la parole aux auteurices.
Celles et ceux qui m’influencent, moi, ce sont les centaines de comptes à la visibilité parfois plus modeste, mais dont le travail tisse une toile précieuse où se déposent des livres connus et inconnus, le plus souvent lus avec des livres achetés et quelques rares services de presse. Cette constellation m’influence, m’émeut et m’inspire.
Ma mini-biographie dit à peu près ceci : après Sciences Po et plusieurs années dans la communication politique puis comme élue locale, je dirige depuis 2017 la publication en ligne L’Horizon et l’Infini, dont je suis la fondatrice. Journaliste culturelle en Italie et critique littéraire, je mène un travail d’analyse, de médiation et de transmission autour des livres et de la création contemporaine. Je suis aussi productrice et corédactrice de l’émission web Fragments.
Et surtout, si je peux vous influencer un instant, n’oubliez pas de suivre les réseaux du Prix Hors Concours : des surprises vous attendent.
J’ai rencontré Emanuele Arioli au Zimmer, pour parler de son nouveau et, encore une fois, incroyable livre.
Emanuele, né en Italie comme moi, est devenu avec la publication de Ségurant, le Chevalier au Dragon une sorte de héros moderne à mes yeux. Il a rendu un visage, un nom, une aventure à un chevalier oublié de la Table Ronde, au terme d’un immense travail de reconstitution. Depuis, il a prolongé ce geste de passeur avec Les Chevaliers de la Table Ronde et Alexandre, l’Orphelin.
Découvrir Morgane est un grand plaisir. Publié chez JC Lattès, le livre se présente comme la reconstitution, pour la première fois, du grand roman de Morgane à partir de fragments dispersés dans les manuscrits médiévaux. Il y a dans cette entreprise quelque chose de très beau. Redonner toute sa place à une figure longtemps reléguée à l’arrière-plan des récits arthuriens, l’arracher aux lectures qui l’ont réduite à une silhouette trouble, et la faire revenir avec toute sa force, sa complexité, sa modernité.
C’est là que le livre emporte l’adhésion. Emanuele Arioli ne se contente pas de retrouver un personnage. Il lui rend une épaisseur, une autorité, une intensité. Morgane n’est plus une présence secondaire, une figure inquiétante maintenue dans les marges du mythe. Elle devient le cœur battant du récit, son foyer de tension, d’intelligence et de puissance. C’est ce déplacement du regard qui fait toute la beauté du livre et lui donne une résonance si contemporaine.
La réussite tient aussi à sa forme. Morgane ne suit pas les chemins attendus du roman historique. Le texte avance dans un dialogue constant entre savoir, imaginaire et réinvention. On y sent le médiéviste, évidemment, mais un médiéviste qui n’enferme jamais son sujet dans l’érudition. Au contraire, le savoir circule, éclaire, ranime. Le livre tient ensemble l’archive et l’élan, la source et le romanesque, la fidélité aux textes anciens et le désir très vif de faire entendre aujourd’hui une voix longtemps recouverte.
Ce que j’aime particulièrement, c’est que le féminisme du livre ne relève jamais de l’affichage. Il est déjà là, dans la manière même de relire, d’assembler, de transmettre. Morgane apparaît alors comme une femme savante, libre, insoumise, mais aussi comme une figure qui résiste aux récits trop étroits dans lesquels on a voulu l’enfermer. En la remettant au centre, Arioli rappelle que les légendes ne sont jamais figées, qu’elles dépendent toujours de celles et ceux qui les reprennent, les déplacent, les rouvrent.
En lisant Morgane, j’ai eu le sentiment de découvrir bien davantage qu’une héroïne du passé. J’ai lu un livre sur ce que la littérature peut encore faire surgir lorsqu’elle répare un oubli. C’est ce qui rend ce texte si précieux. Emanuele Arioli ne ressuscite pas seulement une figure ancienne. Il lui rend sa part de trouble, de liberté, de force, et lui redonne toute son actualité.
Un livre savant sans jamais être sec, accessible sans jamais simplifier, et que je vous recommande vivement.
Édouard Leroy et moi avons décidé de dédier une émission web de Fragments à Les Hauts de Hurlevent – Wuthering Heights. Pour en discuter, nous avons réuni Laura Alcoba, Camille Kouchner et Yacha Kurys, trois auteurices passionné·es d’Emily Brontë et de son unique roman.
Quant à moi, Wuthering Heights accompagne ma vie depuis de nombreuses années. C’est un roman transmis par ma mère à l’adolescence, un livre reçu comme on hérite d’une secousse intime. Je voulais être Heathcliff pour comprendre la violence que j’avais ressentie en le découvrant, comme si ce personnage excessif, déplacé, irréductible, savait déjà quelque chose de la fureur du monde. Plus tard, la lecture de Terry Eagleton, et plus précisément de Myths of Power: A Marxist Study of the Brontës, m’a donné des outils critiques pour approcher autrement cette intuition première. Elle m’a permis de sentir moins seule dans cette conviction qu’on peut lire Emily Brontë non seulement du côté du vertige amoureux, mais aussi du côté de la violence sociale, des hiérarchies, des héritages, des dominations, de tout ce que le roman contient d’âpre et d’intraitable sous l’apparence d’un grand mythe romantique.
C’est aussi pour cela qu’on n’en a jamais fini avec ce livre. Les Hauts de Hurlevent déborde très largement l’histoire d’une passion destructrice. Le roman ouvre un territoire de tempête où l’amour, la vengeance, la classe, l’enfance blessée et le désir de possession finissent par se confondre. Emily Brontë n’écrit pas un simple drame sentimental. Elle compose une œuvre indocile, gothique, presque sauvage, qui échappe aux catégories rassurantes et refuse les consolations du récit bien tenu. Et c’est peut-être cette part de refus qui continue de nous y ramener.
Les trois sœurs Brontë demeurent à cet égard des figures fascinantes. Charlotte, Emily, Anne – trois voix, trois œuvres, trois façons de faire entrer dans la littérature des formes de solitude, d’insoumission et de lucidité qui n’ont rien perdu de leur force. Elles n’appartiennent pas seulement au patrimoine littéraire anglais. Elles appartiennent à cette famille plus rare des écrivain·es qui continuent de nous accompagner intimement, parce qu’iels nous lisent presque autant que nous les lisons.
Pour prolonger cette conversation, nous avons offert aux participant·es un badge “Team Emily” venu du Brontë Parsonage Museum, comme un clin d’œil, un signe de ralliement, un souvenir aussi. Une manière de dire que la lecture crée des fidélités profondes, des complicités souterraines, et parfois même une petite communauté d’élection autour d’un livre.
Et cette discussion autour de Wuthering Heights ne s’arrêtera pas là. Elle continuera tout au long de l’année. Parce qu’il existe des romans qu’on ne referme jamais tout à fait. On change, on vieillit, on relit, et eux demeurent, non pas immobiles, mais plus profonds. Les Hauts de Hurlevent est de ceux-là. Un roman qui ne console pas. Un roman qui secoue. Un roman qui, à chaque âge de la vie, revient demander à ses lecteurices ce qu’iels font de leurs passions, de leurs colères, de leurs fidélités et de leurs fantômes.
J’ai rencontré au Zimmer les lauréats du Prix Hors Concours 2024 et 2025. Un très beau moment de fraternité et d’amour des mots dans ce dialogue entre David Naïm et Karim Kattan, récompensés pour L’Ombre pâle, aux éditions de l’Antilope, et L’Éden à l’aube, chez Elyzad.
Ce qui se jouait là dépassait la simple rencontre littéraire. Il y avait deux écrivains, deux voix, deux livres très différents, mais une même confiance dans ce que la littérature peut encore lorsqu’elle cherche moins l’effet que la justesse.
Avec L’Ombre pâle, David Naïm part de la perte du père et du deuil dans la tradition juive pour faire surgir un roman de la transmission, de la mémoire et de tout ce qui, dans les familles, reste noué, enfoui, parfois indicible. C’est un texte d’une grande délicatesse, un livre qui touche à des sentiments universels et laisse l’émotion venir sans jamais la forcer.
Karim Kattan, dans L’Éden à l’aube, déploie un roman porté par une expérience palestinienne, où le désir, la terre, la violence de l’Histoire et la beauté du monde se mêlent dans une prose sensuelle, habitée, poétique, traversée de visions. Chez lui, l’intime n’est jamais séparé de l’Histoire. La puissance d’envoûtement de son écriture donne au texte quelque chose de très singulier, tout en l’ouvrant à l’universel.
Ce qui rendait leur dialogue si beau, c’était cette proximité profonde dans leur manière d’habiter la langue. L’un écrit au plus près des traces et des héritages invisibles. L’autre ouvre des espaces plus fiévreux, où l’intime rencontre l’Histoire. Tous deux rappellent qu’un roman n’est jamais là pour décorer le réel, mais pour l’éclairer, le déplacer, lui opposer une forme.
Au Zimmer, il y avait une écoute rare, une attention véritable à la parole de l’autre. Et cela disait aussi quelque chose du Prix Hors Concours, de sa capacité à faire exister des voix singulières et à défendre une littérature exigeante, ouverte, profondément vivante.
En quittant cette rencontre, restait une impression précieuse : celle d’avoir vu les livres devenir, le temps d’un dialogue, une manière de relier les êtres.
J’ai pensé à Albert Cohen qui disait que « si l’Art a un but c’est d’abord d’unir les hommes et de leur faire parler un langage commun. »
Février 1947. Un officier américain est envoyé en Allemagne pour participer à la dénazification. La mission pourrait sembler à la fois étrange et presque administrative. Et pourtant, elle bascule immédiatement dans quelque chose d’inquiétant. Dans une forêt, des oiseaux répètent des chants nazis.
Ils reproduisent ces chants. Et cela suffit à poser une question que personne ne sait vraiment formuler.
C’est à partir de là que le livre s’installe. Dans cet inconfort très précis.
L’auteur ne cherche jamais à souligner l’étrangeté de la situation. Il la traite avec un sérieux absolu. Et c’est précisément ce qui trouble. Parce que ce qui aurait pu rester une anecdote devient une réflexion beaucoup plus vaste sur la trace laissée par l’Histoire.
Les lecteurices avancent dans cette enquête sans jamais parvenir à stabiliser ce qu’il regardent . Plus on tente de résoudre, plus la question se déplace. Ce ne sont plus seulement des oiseaux. C’est la mémoire elle-même qui devient problématique. Peut-on effacer ce qui a été transmis, même de manière inconsciente. Peut-on juger ce qui ne fait que répéter.
L’écriture refuse les conclusions trop nettes. Le livre avance dans cette zone d’incertitude, sans jamais chercher à la refermer. Et c’est là que quelque chose s’impose. Une inquiétude très calme, mais persistante.
On lit vite, mais le texte reste. Parce qu’il ne cherche pas à convaincre. Il installe une situation, il la pousse jusqu’au bout, et il laisse le lecteur face à ce qu’elle implique.
Un livre court, très construit, qui tient dans une idée simple et qui la rend, peu à peu, impossible à oublier.