Team Emily

Édouard Leroy et moi avons décidé de dédier une émission web de Fragments à Les Hauts de Hurlevent – Wuthering Heights. Pour en discuter, nous avons réuni Laura Alcoba, Camille Kouchner et Yacha Kurys, trois auteurices passionné·es d’Emily Brontë et de son unique roman.

Quant à moi, Wuthering Heights accompagne ma vie depuis de nombreuses années. C’est un roman transmis par ma mère à l’adolescence, un livre reçu comme on hérite d’une secousse intime. Je voulais être Heathcliff pour comprendre la violence que j’avais ressentie en le découvrant, comme si ce personnage excessif, déplacé, irréductible, savait déjà quelque chose de la fureur du monde. Plus tard, la lecture de Terry Eagleton, et plus précisément de Myths of Power: A Marxist Study of the Brontës, m’a donné des outils critiques pour approcher autrement cette intuition première. Elle m’a permis de sentir moins seule dans cette conviction qu’on peut lire Emily Brontë non seulement du côté du vertige amoureux, mais aussi du côté de la violence sociale, des hiérarchies, des héritages, des dominations, de tout ce que le roman contient d’âpre et d’intraitable sous l’apparence d’un grand mythe romantique.

C’est aussi pour cela qu’on n’en a jamais fini avec ce livre. Les Hauts de Hurlevent déborde très largement l’histoire d’une passion destructrice. Le roman ouvre un territoire de tempête où l’amour, la vengeance, la classe, l’enfance blessée et le désir de possession finissent par se confondre. Emily Brontë n’écrit pas un simple drame sentimental. Elle compose une œuvre indocile, gothique, presque sauvage, qui échappe aux catégories rassurantes et refuse les consolations du récit bien tenu. Et c’est peut-être cette part de refus qui continue de nous y ramener.

Les trois sœurs Brontë demeurent à cet égard des figures fascinantes. Charlotte, Emily, Anne – trois voix, trois œuvres, trois façons de faire entrer dans la littérature des formes de solitude, d’insoumission et de lucidité qui n’ont rien perdu de leur force. Elles n’appartiennent pas seulement au patrimoine littéraire anglais. Elles appartiennent à cette famille plus rare des écrivain·es qui continuent de nous accompagner intimement, parce qu’iels nous lisent presque autant que nous les lisons.

Pour prolonger cette conversation, nous avons offert aux participant·es un badge “Team Emily” venu du Brontë Parsonage Museum, comme un clin d’œil, un signe de ralliement, un souvenir aussi. Une manière de dire que la lecture crée des fidélités profondes, des complicités souterraines, et parfois même une petite communauté d’élection autour d’un livre.

Et cette discussion autour de Wuthering Heights ne s’arrêtera pas là. Elle continuera tout au long de l’année. Parce qu’il existe des romans qu’on ne referme jamais tout à fait. On change, on vieillit, on relit, et eux demeurent, non pas immobiles, mais plus profonds. Les Hauts de Hurlevent est de ceux-là. Un roman qui ne console pas. Un roman qui secoue. Un roman qui, à chaque âge de la vie, revient demander à ses lecteurices ce qu’iels font de leurs passions, de leurs colères, de leurs fidélités et de leurs fantômes.

Prix Hors Concours 2024-25 : Quand David Naïm et Karim Kattan rappellent, chacun à leur manière, ce que la littérature peut encore.

J’ai rencontré au Zimmer les lauréats du Prix Hors Concours 2024 et 2025. Un très beau moment de fraternité et d’amour des mots dans ce dialogue entre David Naïm et Karim Kattan, récompensés pour L’Ombre pâle, aux éditions de l’Antilope, et L’Éden à l’aube, chez Elyzad.

Ce qui se jouait là dépassait la simple rencontre littéraire. Il y avait deux écrivains, deux voix, deux livres très différents, mais une même confiance dans ce que la littérature peut encore lorsqu’elle cherche moins l’effet que la justesse.

Avec L’Ombre pâle, David Naïm part de la perte du père et du deuil dans la tradition juive pour faire surgir un roman de la transmission, de la mémoire et de tout ce qui, dans les familles, reste noué, enfoui, parfois indicible. C’est un texte d’une grande délicatesse, un livre qui touche à des sentiments universels et laisse l’émotion venir sans jamais la forcer.

Karim Kattan, dans L’Éden à l’aube, déploie un roman porté par une expérience palestinienne, où le désir, la terre, la violence de l’Histoire et la beauté du monde se mêlent dans une prose sensuelle, habitée, poétique, traversée de visions. Chez lui, l’intime n’est jamais séparé de l’Histoire. La puissance d’envoûtement de son écriture donne au texte quelque chose de très singulier, tout en l’ouvrant à l’universel.

Ce qui rendait leur dialogue si beau, c’était cette proximité profonde dans leur manière d’habiter la langue. L’un écrit au plus près des traces et des héritages invisibles. L’autre ouvre des espaces plus fiévreux, où l’intime rencontre l’Histoire. Tous deux rappellent qu’un roman n’est jamais là pour décorer le réel, mais pour l’éclairer, le déplacer, lui opposer une forme.

Au Zimmer, il y avait une écoute rare, une attention véritable à la parole de l’autre. Et cela disait aussi quelque chose du Prix Hors Concours, de sa capacité à faire exister des voix singulières et à défendre une littérature exigeante, ouverte, profondément vivante.

En quittant cette rencontre, restait une impression précieuse : celle d’avoir vu les livres devenir, le temps d’un dialogue, une manière de relier les êtres.

J’ai pensé à Albert Cohen qui disait que « si l’Art a un but c’est d’abord d’unir les hommes et de leur faire parler un langage commun. »

Une forêt / Albin Michel / Jean-Yves Jouannais

Février 1947. Un officier américain est envoyé en Allemagne pour participer à la dénazification. La mission pourrait sembler à la fois étrange et  presque administrative. Et pourtant, elle bascule immédiatement dans quelque chose d’inquiétant. Dans une forêt, des oiseaux répètent des chants nazis.

Ils reproduisent ces chants. Et cela suffit à poser une question que personne ne sait vraiment formuler.

C’est à partir de là que le livre s’installe. Dans cet inconfort très précis. 

L’auteur ne cherche jamais à souligner l’étrangeté de la situation. Il la traite avec un sérieux absolu. Et c’est précisément ce qui trouble. Parce que ce qui aurait pu rester une anecdote devient une réflexion beaucoup plus vaste sur la trace laissée par l’Histoire.

Les lecteurices avancent  dans cette enquête sans jamais parvenir à stabiliser ce qu’il regardent . Plus on tente de résoudre, plus la question se déplace. Ce ne sont plus seulement des oiseaux. C’est la mémoire elle-même qui devient problématique. Peut-on effacer ce qui a été transmis, même de manière inconsciente. Peut-on juger ce qui ne fait que répéter.

L’écriture refuse les conclusions trop nettes. Le livre avance dans cette zone d’incertitude, sans jamais chercher à la refermer. Et c’est là que quelque chose s’impose. Une inquiétude très calme, mais persistante.

On lit vite, mais le texte reste. Parce qu’il ne cherche pas à convaincre. Il installe une situation, il la pousse jusqu’au bout, et il laisse le lecteur face à ce qu’elle implique.

Un livre court, très construit, qui tient dans une idée simple et qui la rend, peu à peu, impossible à oublier.

Danielle veut la paix / La Tribu / David Naïm

J’ai rencontré David Naïm au Zimmer pour son roman Danielle veut la paix, qui vient de sortir aux éditions La Tribu.

L’entretien intégral est sur mon blog et je vous le conseille pour nous écouter raconter pourquoi pour nous la fraternité est subversive !
Le lien vers mon blog est en bio.

David est un auteur que j’ai découvert avec L’ombre pâle, paru aux éditions de l’Antilope, lauréat du Prix Hors Concours 2024. L’écriture y occupait déjà une place centrale, d’une intensité rare pour un premier roman, avec cette manière très singulière de faire surgir une voix et de tenir le lecteur dans une forme d’attention presque physique.

Avec Danielle veut la paix, David Naïm s’empare d’un fait réel survenu en 1973, en pleine guerre du Kippour. Une femme détourne un avion pour tenter d’arrêter la guerre. Ce geste, à la fois politique et profondément intime, devient sous sa plume bien plus qu’un événement. Il devient une question ouverte.

Cet épisode de 1973 nous dit beaucoup du monde d’aujourd’hui. Il parle de la violence des conflits, de l’impuissance face aux décisions politiques, mais aussi de cette part fragile, presque irréductible, qui pousse certains à croire encore à la paix.

Ce qui s’impose, c’est la justesse du regard. David Naïm ne cherche pas à expliquer de manière définitive. Il creuse, il écoute, il restitue une complexité. Les personnages existent dans leurs contradictions, leurs élans, leurs failles. Et l’écriture, toujours inspirée, toujours précise, accompagne ce mouvement sans jamais le simplifier.

Il faut découvrir cet auteur et ses romans. Parce que certaines voix s’installent dès les premiers livres et ne cessent ensuite de nous accompagner.

Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux / Le Seuil / Judith Godrèche

Édouard Leroy et moi avons rencontré Judith Godrèche dans les locaux de sa maison d’édition Le Seuil.
L’occasion de parler de son livre Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux.

Ce qui saisit d’emblée, c’est la forme. Rien ici ne relève du récit linéaire, rassurant. Le texte avance par surgissements, par fragments, comme si la mémoire elle-même refusait toute continuité. Une phrase, puis une chute. Une image, puis un vertige. Judith Godrèche écrit contre l’ordre, contre la tentation de lisser. Elle revendique même cette dislocation, prévient le lecteur que les mots « s’enchaîneront sans logique » avant de faire sens . Et c’est précisément là que le livre trouve sa puissance.

Car ce morcellement n’est pas seulement un effet de style, esthétique, Il est la condition même du témoignage. Comment raconter ce qui, dans l’enfance, a été confisqué, déformé, volé, sinon en acceptant que le récit lui-même porte les traces de cette violence ? Le texte devient alors un espace de reconquête. Reprendre ses mots, c’est reprendre son histoire.

Judith Godrèche écrit depuis une position fragile et pourtant souveraine. Elle n’efface ni les hésitations, ni les contradictions, ni même les moments de trouble. Elle les expose. Elle les travaille. Et dans ce geste, il y a quelque chose de profondément littéraire, une manière de faire confiance à la langue, même lorsqu’elle vacille.

Le livre circule entre plusieurs registres, autobiographie, adresse directe, montage documentaire, presque théâtre intérieur. On passe d’une scène d’enfance à une réflexion sur la domination, d’un souvenir précis à une fulgurance poétique. Cette hybridité donne au texte une respiration singulière. Rien n’est figé, tout est en mouvement, comme si l’écriture elle-même cherchait encore sa forme au moment où elle se déploie.

Et puis il y a cette voix. Une voix immédiatement reconnaissable, tendue, traversée d’ironie et de lucidité. Une voix qui n’élude rien. Lorsqu’elle écrit « Je suis l’enfant qui sait. Et parle. », elle pose un acte. Parler devient un geste politique autant que littéraire. Dire, ici, c’est faire exister.

Ce qui s’impose peu à peu, c’est la capacité de l’autrice à tenir ensemble deux mouvements contraires, la mise à nu et la maîtrise. Le texte est à vif, mais jamais brut. Il est travaillé, construit, pensé. Judith Godrèche invente une forme à la hauteur de ce qu’elle traverse.

On referme ce livre avec le sentiment d’avoir lu quelque chose de nécessaire. Non pas un simple témoignage, mais une œuvre. Un texte qui interroge la manière dont une vie peut être reprise par l’écriture, réordonnée autrement que par la chronologie, par la vérité.

Écrire fait partie de cette reconquête.
Écrire c’est reprendre le pouvoir.
Nous espérons que cette part de passion pour les mots continue, encore, encore.

Et il faut lire ce livre. Parce qu’il dérange, parce qu’il éclaire, parce qu’il tient.

Dernière soirée

J’ai rencontré Nicolas Dozol pour parler de son film aujourd’hui en salle et de son cinéma qui arrive à tenir ensemble plusieurs lignes de force. L’image, le corps, le récit, le son.

Chez lui, rien n’est jamais purement décoratif. Tout semble venir d’un endroit vécu, travaillé, presque chorégraphié.

Formé à la danse, passé par le cinéma au CLCF à Paris, Nicolas Dozol construit un parcours singulier, à la croisée des disciplines. Réalisateur de courts métrages, de documentaires, d’un long métrage, il est aussi peintre. Ses œuvres pop, traversées de figures antiques et de couleurs fluorescentes, disent déjà quelque chose de son regard. Une tension entre la beauté et l’inquiétude, entre la surface et ce qui affleure.

Dernière soirée porte cette signature. Le film avance comme une nuit qui ne veut pas finir, avec cette sensation très contemporaine d’un temps suspendu, fragile, presque menacé. Les visages se croisent, s’observent, se frôlent. Ce qui se joue n’est jamais totalement dit mais circule dans les silences, dans les regards, dans la manière dont les corps occupent l’espace.

Chaque plan semble pensé comme un fragment autonome et pourtant tout s’assemble dans un mouvement d’ensemble très fluide. Il y a quelque chose de presque pictural dans la façon dont Dozol compose ses images, comme s’il prolongeait sa pratique de peintre et le rythmé d’un danseur à l’intérieur même du film

Le récit, lui, choisit la retenue.
Une jeunesse au bord de quelque chose. Une fin qui ressemble à un passage. Une dernière soirée qui n’est pas seulement une fête mais une bascule. Le film capte ce moment très unique où tout peut encore arriver et où tout est déjà en train de disparaître.

On sent aussi un rapport très juste aux interprètes. Ils ne surjouent jamais. Ils existent. Et c’est sans doute là que le film touche le plus juste. Dans cette capacité à laisser apparaître les émotions sans les forcer, à faire confiance à la présence.

Dernière soirée est un film de promesse. Un film qui affirme un regard, une manière, une sensibilité. On en sort avec l’impression d’avoir vu naître quelque chose, une voix qui cherche encore mais qui sait déjà où elle va.

On attend le prochain film avec attention. Parce que ce cinéma là, quand il gagne encore en ampleur, peut devenir profondément marquant.

Théâtre 14 – Philippe Besson à l’honneur

Le Théâtre 14 a une superbe programmation et offre également des moments d’approfondissement et d’échanges autour des pièces jouées 

Samedi prochain avec Philippe Besson et la semaine suivante avec une comédienne qui joue dans Un garçon d’Italie, à découvrir sur leur site.

J’ai été invitée par le Théâtre 14 à découvrir les 2 pièces, toutes deux adaptées de livres de Philippe Besson que j’ai beaucoup aimés.

Un garçon d’Italie, Philippe Besson

La scène accueille le texte avec une grande pudeur. Mise en scène minimaliste qui exalte l’intensité du texte, elle laisse toute la place à ce qui vacille, un amour, une disparition, une vérité qui se dérobe. Tout est tenu, resserré, presque à fleur de silence. Et c’est précisément dans cette économie que s’installe une forme de gravité persistante.

Vous parler de mon fils, Philippe Besson

Changement de ton, plus frontal. Le texte, inspiré de faits réels, avance avec une justesse sans pathos. Sublime monologue porté par une seule voix, celle d’un père qui tente de dire l’inacceptable. On en sort bouleversés, saisis par cette dignité qui persiste malgré tout.

Ma vision d’une bonne adaptation d’un livre en pièce ou même film est proche de celle d’Umberto Eco, une adaptation réussie ne doit pas être fidèle à la lettre, mais fidèle à l’intention profonde, à l’obsession de l’œuvre.

Mission accomplie, à mon avis, pour les deux textes de Besson

Aller voir ces pièces, c’est prolonger l’expérience des livres autrement ou les découvrir et soutenir, il le faut, plus que jamais, le spectacle vivant 

Focus sur 3 finalistes de l’édition 2025 du Prix Hors Concours

Nous avons demandé à
Guénaëlle Baily-Daujon
Laure Martin
Patrice Guirao

Comment habillez-vous vos personnages ?

Leurs livres :
Le Jardin de Georges (Intervalles)
Mes pieds nus frappent le sol (Double ponctuation)
Trois noyaux d’abricot (Au vent des îles)

Dans Le Jardin de Georges, Guénaëlle Baily-Daujon part d’un geste presque anodin – celui d’un homme qui s’éloigne de la ville pour rejoindre une île – et en fait une aventure intérieure. À la fin du XIXe siècle, Georges Delaselle découvre l’île de Batz et entreprend d’y façonner un jardin contre les vents, contre le sel, contre le temps. Peu à peu, ce lieu devient une œuvre en soi, un espace de résistance fragile où se mêlent désir de beauté, solitude et obstination.

Avec Mes pieds nus frappent le sol, Laure Martin écrit au plus près du corps. Une jeune femme avance, quitte, traverse, dans un mouvement qui tient autant de la fuite que de la reconquête. Le récit épouse ce rythme heurté, presque haletant, où chaque pas semble arracher quelque chose au passé. Entre violence intime et quête de liberté, le texte cherche une langue capable de tenir debout.

Dans Trois noyaux d’abricot, Patrice Guirao tisse une histoire de mémoire et de transmission entre plusieurs rives. À partir d’un héritage familial, le roman explore les déplacements, les racines déplacées, les identités recomposées. Ce qui affleure, c’est moins une origine stable qu’un récit en mouvement, fait de fragments, de silences et de liens à réinventer.

Nous avons encore des surprises à vous réserver, suivez le Prix Hors Concours sur les réseaux sociaux.

Les Éditions 49 Pages

En collaboration avec French Press, j’ai interviewé Pierre Poligone, fondateur des Éditions 49 Pages, et Victor Dumiot, directeur de collection. Très vite, la conversation s’est déplacée vers une question simple mais rarement posée frontalement dans le monde du livre : combien de pages faut-il vraiment pour faire de la littérature ?

Les Éditions 49 Pages sont nées d’une intuition presque polémique. Dans un paysage éditorial où l’ampleur du roman semble souvent tenir lieu de gage de sérieux, la maison revendique une autre économie du texte : la brièveté. Chaque livre tient dans un format d’une quarantaine de pages. Ni fragment expérimental, ni simple nouvelle de revue : un texte autonome, construit, pensé pour être lu d’un seul mouvement.

Pierre Poligone connaît bien les débats littéraires contemporains. Avant de fonder cette maison, il animait le site critique Zone Critique et enseignait la littérature. Ce double regard – universitaire et critique – traverse le projet. L’idée n’est pas de produire des objets légers mais de réhabiliter une forme exigeante : la concentration narrative.

Le texte court a longtemps été un laboratoire de formes. De Kafka à Borges, de Walser aux moralistes français, certaines des expériences les plus radicales de la littérature tiennent dans quelques pages. La brièveté n’y est pas un appauvrissement mais une intensification. Elle oblige à écrire autrement : chaque phrase porte davantage de charge, chaque scène condense un monde.

Les premiers titres publiés explorent souvent ces moments où une existence bascule : un amour qui se fissure, un geste irréversible, une inquiétude très contemporaine soudain incarnée dans une situation précise. Le livre devient alors moins un territoire qu’un point de combustion.

Cette maison d’édition naît aussi d’une énergie collective dont témoigne le travail de Victor Dumiot et de l’équipe réunie autour de Pierre Poligone. Une petite brigade d’éditeurs, d’auteurs et de graphistes qui défend une vision artisanale du livre : publier peu, mais publier avec intensité.

Dans une époque saturée de récits, ce choix de la brièveté apparaît presque comme un geste critique. Refuser l’extension pour retrouver la tension. Rappeler que la littérature peut parfois tenir dans un espace très réduit – quelques pages seulement, mais capables d’ouvrir un véritable champ d’expérience.

Si tu traverses les eaux / Gallimard / Justine Bo

Édouard Leroy et moi avons rencontré Justine Bo au Zimmer pour parler de son livre Si tu traverses les eaux.

Le roman s’ouvre dans un lieu d’attente. Un hôtel posé face à l’Atlantique, quelque part sur la côte française, au début des années 1920. On y croise des exilés venus d’Europe de l’Est qui espèrent rejoindre l’Amérique. Parmi eux, Jenine Ring, jeune femme juive originaire de Bessarabie. Elle n’est déjà plus vraiment du monde qu’elle a quitté, pas encore de celui qu’elle espère rejoindre. Toute la tension du livre se loge dans cet espace fragile.

Justine Bo n’écrit pas un roman historique au sens strict. Elle travaille plutôt la matière intime de l’Histoire. Les pogroms, la violence antisémite, les départs forcés ne sont jamais traités comme un décor dramatique. Ils apparaissent en creux, dans les souvenirs, dans les silences, dans les gestes de ceux qui attendent un bateau comme on attend une seconde naissance.

Dans cet hôtel suspendu entre deux continents, les existences se frôlent. Chacun porte son passé, ses pertes, ses espoirs plus ou moins avoués. L’autrice observe ces vies déplacées avec une grande délicatesse. Elle ne dramatise pas l’exil. Elle en montre plutôt la lenteur : l’attente administrative, les conversations nocturnes, les souvenirs qui remontent comme des nappes souterraines.

Ce qui s’impose peu à peu, c’est la précision de la langue. Justine Bo écrit avec retenue. Les phrases sont nettes, presque calmes, mais elles laissent affleurer une émotion persistante. Le roman avance par touches, comme si chaque fragment cherchait à reconstituer une mémoire fragmentée par la violence de l’Histoire.

Si tu traverses les eaux devient alors un livre sur la transformation. Traverser l’Atlantique ne signifie pas seulement changer de pays. C’est aussi accepter que quelque chose de soi demeure à jamais sur l’autre rive. Dans ce roman très maîtrisé, Justine Bo donne une forme sensible à cette expérience : celle d’une identité déplacée, recomposée, parfois incertaine, mais toujours traversée par la mémoire.