
J’ai rencontré Melvin Mélissa au Standard pour parler de Une pieuvre au plafond, son premier roman publié chez Rivages. Le livre suit Sibylle, Simon et Haroun, trois êtres cabossé·es par la vie, l’addiction, les violences et les assignations, qui inventent une manière d’aimer hors des cadres. Une relation à trois, non comme provocation, mais comme espace fragile de soin, de désir et de résistance.
Ce roman regarde les consommateurices de drogues, les survivant·es, les personnes queer, les corps blessés, non comme des figures de décor ou de scandale, mais comme des êtres traversés par une immense puissance de vie. Le texte ne demande pas la pitié. Il choisit la fièvre, l’art, la rage, la mer, les chambres trop étroites, les nuits abîmées, les amours qui ne guérissent pas tout mais empêchent parfois de disparaître.
Sibylle et Simon vivent dans les Hauts-de-France, entre création, dépendance et désir de tenir encore. Leur monde semble assemblé avec des images, des substances, des promesses, des fuites, quelques gestes de tendresse arrachés au chaos. Puis Haroun arrive, et quelque chose se déplace. Non pas une réparation miraculeuse, mais une possibilité nouvelle : aimer autrement, habiter autrement son corps, son manque, son désir, se reconnaître entre personnes que la société range trop vite du côté du désordre.
La pieuvre du titre n’est pas seulement une image étrange. Elle devient une présence mentale, organique, presque mythologique. Elle colle au plafond comme une angoisse, une mémoire, une emprise. Elle dit l’addiction, les tentacules du passé, ce qui revient saisir les personnages lorsqu’iels croient pouvoir respirer. Mais elle dit aussi autre chose : la souplesse, la métamorphose, la capacité de survivre dans les interstices, de se glisser là où l’on croyait toute issue fermée.
La grande beauté du livre tient à cette tension permanente : une écriture brute, parfois coupante, et pourtant traversée par une délicatesse rare. Melvin Mélissa parle de drogue, de violence, de viol, d’inceste, de honte, de culpabilité, mais ne réduit jamais ses personnages à leurs traumatismes. Iels créent, désirent, aiment, tombent, recommencent. Iels ne sont pas exemplaires. Iels sont vivant·es. Et c’est précisément là que le texte touche : dans cette manière de rendre à des figures trop souvent mal racontées leur complexité, leur humour, leur sensualité, leur droit au lendemain.
Une pieuvre au plafond est un premier roman punk, queer, tendre et indocile. Un livre sur les dépendances, oui, mais surtout sur les liens qui empêchent de sombrer tout à fait. Sur les familles choisies. Sur les amours non conformes. Sur les survivant·es qui n’attendent pas d’être sauvé·es pour commencer à se réinventer.
Un livre à lire, à penser, à relire. Un livre qu’on a envie de garder près de soi, puis d’offrir à celleux qui savent que la littérature peut encore ouvrir une fenêtre lumineuse dans les pièces les plus sombres.