
J’ai rencontré Paul B. Preciado au Zimmer pour parler de N.O. Body.
Ce n’est pas un secret : je voulais vraiment le rencontrer. Le mot le plus juste serait même « rêvais », si je veux être honnête. Ses écrits, ses mots et, plus récemment, son film Orlando, ma biographie politique, m’ont fait le plus grand bien.

J’ai lu ce livre comme on ouvre une archive brûlante. J’ai lu d’abord Mon nom est Body, le texte en postface de Paul B. Preciado, et c’est peut-être par là qu’il fallait entrer : par le feu théorique, politique, intime, qui redonne à ce récit publié en 1907 toute sa force contemporaine.
N.O. Body raconte une vie assignée par les autres, mais sauvée par une certitude intérieure : celle d’un corps qui sait, avant le monde, qui il est. Né avec un sexe que la société ne sait pas nommer, élevé en fille alors qu’il se reconnaît garçon, le narrateur traverse l’enfance sous le poids du silence, de la honte familiale, du regard médical, des conventions bourgeoises et de cette violence si particulière qui consiste à décider pour un être ce qu’il a le droit d’être.
Le récit frappe par sa beauté inquiète. La maison grise, les jeux d’enfance, les humiliations, l’école, les désirs naissants, les lectures, les paysages, tout compose bien plus qu’un témoignage. C’est une éducation sous contrainte. Une vie observée, corrigée, surveillée, mais jamais entièrement confisquée.
Puis vient l’âge adulte, et avec lui un destin saisissant. Avant d’être reconnu comme Karl M. Baer, N.O. Body traverse le monde sous une identité féminine, s’engage, pense, milite, écrit, travaille autour de la condition des femmes. Ce n’est pas une existence ordinaire. C’est une vie qui passe par les catégories imposées pour mieux les faire trembler.
Le texte de Paul B. Preciado est essentiel. Il déplace le récit. Il montre que l’histoire de N.O. Body n’est pas un « cas », mais une brèche dans l’ordre sexuel, médical, administratif et politique. Un acte de naissance, un prénom, une mention de sexe, un dossier juridique : tout ce que l’on croit neutre devient ici l’instrument d’un pouvoir.
Preciado fait de cette archive un miroir tendu à notre présent. N.O. Body n’est pas seulement une figure du passé. Il devient notre contemporain, parce que son histoire parle encore aux corps trans, intersexes, non binaires, queer, à tous les corps que la norme voudrait simplifier, discipliner ou faire disparaître.
Ce livre est précieux parce qu’il refuse la consolation facile. Il parle de réparation, mais aussi de perte. De libération, mais aussi de camouflage. De vérité, mais aussi des récits qu’il faut parfois inventer pour survivre dans un monde qui ne vous laisse pas exister autrement.

Et puis il y a le médecin Magnus Hirschfeld, sexologue juif et figure majeure des luttes pour les minorités sexuelles, qui joue un rôle décisif : il reconnaît en N.O. Body non pas une anomalie à corriger, mais un être que la société n’a pas su lire. Je ne connaissais pas cette figure majeure et, pour tout vous dire, je passe mon temps à me documenter sur lui depuis.



Un livre à lire pour la puissance d’un texte qui revient du passé non pas pour demander réparation, mais pour rouvrir le présent. À lire parce que N.O. Body ne raconte pas seulement une vie empêchée, mais une vie qui insiste, qui pense, qui désire, qui se nomme. À lire parce que Paul B. Preciado fait de cette archive un geste de transmission trans, queer, politique et nécessaire.
J’ai envie de dire que ce texte parle à tous les êtres qui ont compris comment fonctionne un monde régi par le patriarcat, et qu’un corps n’est jamais une erreur.