Femmes tout au bord / Actes Sud / Clarisse Gorokhoff

J’ai rencontré Clarisse Gorokhoff au Zimmer pour parler de son livre que j’ai lu d’une traite.

Certaines histoires ne commencent pas par un choc, mais par une lettre. Une lettre envoyée à une femme qui va mourir. Une lettre presque indécente, presque déplacée, et pourtant d’une justesse foudroyante. Dans Femmes tout au bord, Clarisse Gorokhoff orchestre une correspondance qui est à la fois un fil de survie et une ligne de crête.

Anouk écrit à Faye. Faye répond. Entre elles, le cancer du pancréas, l’amour d’un fils, la mémoire trouée, et ce Nouveau-Mexique minéral où l’on peut, légalement, « mourir dignement ». Le roman s’ouvre sur cette phrase implacable – « Ce récit a été vécu. Altéré par la mémoire. Traversé par la fiction. »   Tout est là. La vérité n’est pas un bloc. C’est une matière poreuse, retravaillée par le désir, la honte, la peur.

Le dispositif pourrait sembler simple – deux voix, deux temporalités. Mais il se fissure très vite. Anouk débarque à Albuquerque après la mort de Faye. Elle s’installe dans la maison, fouille, lit, transgresse. Les albums photos, le carnet de Paul, un dossier du NYPD exhumé dans une grange. Le récit devient enquête, presque polar intime. Et surtout, il devient vertige.

Ce que Clarissa Gorokhoff capte avec une précision et une grande finesse , c’est l’instant où une vie bascule. Faye, face à l’annonce – « Vous êtes gravement malade »   – comprend que le véritable scandale n’est pas la mort, mais le couloir qui la précède. Les salles d’attente saturées de non-dits. Les regards pleins de pitié. La transformation du corps en dossier médical. La langue elle-même change : adénocarcinome, métastase, protocole. Les mots deviennent des instruments de condamnation.

Et pourtant, le livre ne se réduit jamais à un roman sur la maladie. Il explore autre chose – la part secrète des femmes, leurs amours inavoués, leurs renoncements, leurs silences. Dahlia. Wanda. Des prénoms comme des fleurs vénéneuses. Derrière la mère parfaite, la proviseure aimée, la femme de médecin, il y a un désir resté en friche. Une histoire que Faye n’a jamais su – ou osé – raconter.

Le roman est traversé par une question obsédante : que confie-t-on à une inconnue que l’on ne dirait pas à son mari ? La modernité des confidences numériques est ici disséquée avec une lucidité troublante. « On écrit à des inconnus pendant que ceux qui vous aiment rangent les médicaments »  . Cette phrase pourrait être le cœur battant du livre.

L’autrice écrit au scalpel, mais sans froideur. Il y a une sensualité constante dans les détails – un rouge à lèvres gravé « WANDA », une cheminée kiva, un chien qui aspire la douleur mieux que la morphine. Les objets sont des reliques. Ils résistent au récit officiel. Ils murmurent une autre vérité.

Ce qui me bouleverse le plus, c’est la manière dont le roman refuse toute héroïsation. Faye ne veut pas « se battre ». Elle veut choisir son tempo. Rester digne. Belle, dit Griselda. « Tu vas quitter ce monde en reine »  . La dignité ici n’est pas un slogan, c’est une lutte silencieuse contre la décomposition symbolique.

Et puis il y a Anouk. Anouk qui croit venir pour comprendre Paul, et qui découvre qu’elle est venue pour affronter sa propre béance. Le livre devient alors un roman de filiation inversée : ce n’est pas la mère qui transmet à la fille, mais la mourante qui révèle à la vivante ce qu’elle fuit.

Le titre est d’une précision terrible. Femmes tout au bord. Au bord de la mort, bien sûr. Mais aussi au bord du désir, du secret, de la vérité. Au bord de ce qu’on n’a pas vécu. Au bord de soi.

Devenir femmes d’abord.

Ce roman rappelle que la mort n’est pas seulement une fin biologique. C’est un révélateur chimique. Elle développe les images latentes. Elle fait apparaître ce qui était déjà là, tapi sous la peau. La littérature, ici, n’est pas un ornement. C’est une chambre d’écho. Un lieu où les voix qu’on n’a pas su écouter continuent de vibrer.

Et peut-être que le plus troublant, au fond, c’est cela : la certitude que les lettres envoyées à temps sont parfois les seules vérités que nous aurons osé dire.

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