
Pauline Peyrade vient du théâtre. Cela s’entend dans sa manière d’écrire : une attention presque physique aux gestes, aux déplacements, aux corps dans l’espace. Rien n’est décoratif. Chaque détail agit.
Après L’Âge de détruire, qui explorait la violence intime des relations familiales, Peyrade déplace ici son regard vers un territoire. Les Habitantes se déroule dans un paysage rural fait d’étangs, de bois et de chemins. Un lieu à la fois calme et fragile, comme suspendu.
Au centre du roman, une jeune femme prénommée Emily. Elle vit dans la maison de sa grand-mère avec sa chienne Loyse. Une existence simple, presque retirée, faite de promenades, de travail dans une ferme voisine, de baignades à l’étang. Une vie qui semble tenir par l’équilibre discret entre un corps et un paysage.
Mais cet équilibre se fissure. Des lettres arrivent. La maison pourrait être vendue. Le territoire qui paraissait immuable devient soudain précaire.
Ce qui rend ce livre singulier, c’est la manière dont Pauline Peyrade élargit la notion même d’« habitantes ». Les humains ne sont pas seuls. Les animaux, les insectes, les arbres, les oiseaux traversent le texte avec la même intensité narrative. Le roman compose ainsi une communauté du vivant où chaque présence compte.
Sous la douceur apparente de la langue circule pourtant une question politique : qui a le droit d’habiter un lieu ? Qui décide de sa transformation ? Qui possède vraiment la terre ?
Pauline Peyrade ne transforme pas ces interrogations en manifeste. Elle les laisse affleurer dans les gestes, dans les paysages, dans les silences.

L’autrice et moi partageons une passion pour Emily Brontë. Et ce n’est sans doute pas un hasard si le personnage porte ce prénom. Comme chez Brontë, la nature n’est jamais un décor. Elle agit. Elle enveloppe les êtres, les façonne, parfois les isole.
Les Habitantes est un roman subtil et profondément inquiet. Un livre sur l’attachement aux lieux, sur la fragilité des équilibres, sur ce que signifie vraiment habiter le monde.
Un texte qui confirme que les Éditions de Minuit restent un lieu où la littérature continue d’explorer, avec précision et audace, les formes nouvelles du roman.