
J’ai rencontré Éric Reinhardt au Zimmer pour parler de son récent livre dans la splendide collection Ma nuit au musée, dirigée par Alina Gurdiel, qui, à chaque parution, confie à un écrivain une nuit et un musée, un lieu, une œuvre – et lui demande non pas de commenter, mais créer .
Dans L’Imparfait, Reinhardt choisit la Galleria Borghese, à Rome, et plus précisément l’Hermaphrodite endormi. Une sculpture couchée, offerte, presque indifférente à notre regard. Un corps double. Masculin, féminin. Ni l’un ni l’autre. Les deux à la fois. Et déjà, tout vacille.
Ce livre n’est pas une méditation esthétique. C’est une déflagration lente.
Face à cette figure ambiguë, Reinhardt ne décrit pas, il interroge. Il interroge le regard – le sien, le nôtre. Pourquoi avons-nous besoin de classer ? De séparer ? De nommer ? Pourquoi l’ambiguïté nous fascine-t-elle autant qu’elle nous inquiète ? L’Hermaphrodite n’est pas une curiosité antique. Il devient le révélateur d’une époque qui tente, maladroitement, de penser la fluidité des identités.
Reinhardt tisse deux fils. La nuit au musée, d’abord – solitude, errance, observation minutieuse. Puis une histoire contemporaine, celle de Gloria et Bruno, deux êtres qui cherchent à aimer hors des cadres attendus. Ce double mouvement donne au livre une densité singulière. L’art n’est pas un refuge. Il est un miroir tendu à nos contradictions les plus intimes.
Ce qui m’intéresse chez Eric Reinhardt, c’est cette manière de ne jamais simplifier. Il ne transforme pas l’Hermaphrodite en symbole facile. Il accepte le trouble. Il le laisse travailler la phrase. L’écriture épouse cette tension : précise, analytique, puis soudain traversée d’une douceur inattendue. Une fragilité qui affleure.
On retrouve l’auteur de L’Amour et les forêts – attentif aux rapports de domination, aux silences, aux humiliations invisibles. Mais ici, la question n’est plus seulement sociale ou conjugale. Elle est ontologique. Qu’est-ce qu’être un corps ? Qu’est-ce qu’être assigné ? Qu’est-ce qu’aimer sans réduire l’autre ?
Le titre résonne longtemps. L’imparfait, c’est le temps de la durée, du non-achevé. Ce qui continue. Ce qui n’est pas clos. Ce qui ne coïncide pas parfaitement avec la norme. Reinhardt fait de cet inachèvement une force. Une possibilité.
Ce livre est profondément contemporain sans jamais être didactique. Il cherche à ouvrir. À créer un espace où la complexité n’est pas un problème à résoudre, mais une richesse à habiter.
Et puis il y a la poésie – discrète, presque secrète. Dans la manière dont la lumière effleure le marbre. Dans la manière dont un corps sculpté depuis des siècles peut encore nous troubler. Dans cette idée magnifique que l’art, parfois, nous apprend à accepter ce que nous sommes : imparfaits, mouvants, indéfinissables.
Très bien. Reprenons autrement.
Ce livre laisse derrière lui un déplacement et un questionnement.
Quelque chose s’est déplacé dans notre manière d’observer un corps, une œuvre, une identité.
Accepter que l’identité ne soit pas une forteresse mais un territoire mouvant.
L’« imparfait » nous rappelle que nous ne sommes jamais complètement définis, jamais totalement arrêtés.
Lire L’Imparfait, c’est consentir à comprendre que la beauté naît parfois précisément là où les contours cessent d’être nets.