Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux / Le Seuil / Judith Godrèche

Édouard Leroy et moi avons rencontré Judith Godrèche dans les locaux de sa maison d’édition Le Seuil.
L’occasion de parler de son livre Prière de remettre en ordre avant de quitter les lieux.

Ce qui saisit d’emblée, c’est la forme. Rien ici ne relève du récit linéaire, rassurant. Le texte avance par surgissements, par fragments, comme si la mémoire elle-même refusait toute continuité. Une phrase, puis une chute. Une image, puis un vertige. Judith Godrèche écrit contre l’ordre, contre la tentation de lisser. Elle revendique même cette dislocation, prévient le lecteur que les mots « s’enchaîneront sans logique » avant de faire sens . Et c’est précisément là que le livre trouve sa puissance.

Car ce morcellement n’est pas seulement un effet de style, esthétique, Il est la condition même du témoignage. Comment raconter ce qui, dans l’enfance, a été confisqué, déformé, volé, sinon en acceptant que le récit lui-même porte les traces de cette violence ? Le texte devient alors un espace de reconquête. Reprendre ses mots, c’est reprendre son histoire.

Judith Godrèche écrit depuis une position fragile et pourtant souveraine. Elle n’efface ni les hésitations, ni les contradictions, ni même les moments de trouble. Elle les expose. Elle les travaille. Et dans ce geste, il y a quelque chose de profondément littéraire, une manière de faire confiance à la langue, même lorsqu’elle vacille.

Le livre circule entre plusieurs registres, autobiographie, adresse directe, montage documentaire, presque théâtre intérieur. On passe d’une scène d’enfance à une réflexion sur la domination, d’un souvenir précis à une fulgurance poétique. Cette hybridité donne au texte une respiration singulière. Rien n’est figé, tout est en mouvement, comme si l’écriture elle-même cherchait encore sa forme au moment où elle se déploie.

Et puis il y a cette voix. Une voix immédiatement reconnaissable, tendue, traversée d’ironie et de lucidité. Une voix qui n’élude rien. Lorsqu’elle écrit « Je suis l’enfant qui sait. Et parle. », elle pose un acte. Parler devient un geste politique autant que littéraire. Dire, ici, c’est faire exister.

Ce qui s’impose peu à peu, c’est la capacité de l’autrice à tenir ensemble deux mouvements contraires, la mise à nu et la maîtrise. Le texte est à vif, mais jamais brut. Il est travaillé, construit, pensé. Judith Godrèche invente une forme à la hauteur de ce qu’elle traverse.

On referme ce livre avec le sentiment d’avoir lu quelque chose de nécessaire. Non pas un simple témoignage, mais une œuvre. Un texte qui interroge la manière dont une vie peut être reprise par l’écriture, réordonnée autrement que par la chronologie, par la vérité.

Écrire fait partie de cette reconquête.
Écrire c’est reprendre le pouvoir.
Nous espérons que cette part de passion pour les mots continue, encore, encore.

Et il faut lire ce livre. Parce qu’il dérange, parce qu’il éclaire, parce qu’il tient.

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