Les Années bleues / Rivages / Victor Dekyvère

J’ai rencontré Victor Dekyvère au Zimmer pour parler de son livre.

Je vous conseille d’écouter l’entretien en entier pour découvrir dans quel personnage se cache à la fois une grand-mère et un ex de l’auteur et surtout pour vous faire mieux connaître ce jeune écrivain.

Le roman s’ouvre sur une scène qui a quelque chose de désarmant dans sa simplicité : un homme de soixante-neuf ans reste assis dans sa voiture. Il regarde l’horloge avancer. Dans quelques minutes on enterre Julien, son ami d’enfance, et il n’arrive pas à sortir. Toute l’histoire est déjà là – l’amitié, le temps qui passe, la fidélité aux fantômes.  

Les Années bleues est construit comme une longue remontée dans la mémoire. Élias, le narrateur, revient à Roubaix à la fin des années cinquante. Une ville industrielle, la laine, la poussière, les usines qui dessinent l’horizon social aussi sûrement que les cheminées dessinent le ciel. Dans ce paysage, trois adolescents se rencontrent : Élias, fils d’ouvrier timide et rêveur ; Julien, héritier d’une famille bourgeoise ; Benoît, fils d’architectes, curieux de tout. Trois trajectoires, trois milieux, trois façons d’habiter le monde.

Ce qui frappe d’abord, c’est la précision presque romanesque du souvenir. Dekyvère travaille la mémoire comme une matière sensible : la cour d’école, les maisons trop grandes, les repas où l’on ne sait pas quel couvert utiliser, les silences familiaux qui pèsent plus lourd que les mots. L’enfance n’est jamais idéalisée. Elle apparaît comme un territoire d’apprentissage brutal, où les différences sociales s’inscrivent dans les gestes les plus ordinaires.

La musique joue ici un rôle décisif. Élias découvre très tôt qu’elle peut devenir une échappée. Dans un monde où tout semble assigné – la classe sociale, le quartier, l’avenir – la musique ouvre une brèche. Elle permet d’imaginer une autre existence. Le roman suit ce mouvement : la musique devient langage, refuge, puis promesse d’une vie possible.

Et puis il y a Violaine. Apparition presque irréelle, silhouette de jeune fille riche, mystérieuse, provocante, qui bouleverse l’équilibre fragile du trio. Le désir, l’amitié et la rivalité se mêlent alors dans une mécanique très subtile. L’auteur montre comment une rencontre peut modifier toute une trajectoire.

Le livre est aussi un roman sur la distance entre les mondes sociaux. Chez Julien, les conversations parlent d’usines possédées, de voyages, d’éducation jésuite ; chez Élias, la maison est modeste, la mère est enfermée dans le deuil, le père dans la fatigue ouvrière. Ces deux univers coexistent dans la même ville mais ne se touchent presque jamais.

Ce qui rend ce texte particulièrement touchant, c’est sa perspective. Le narrateur raconte tout cela depuis la vieillesse. Les événements de l’adolescence sont revus avec une lucidité mélancolique. Les illusions, les jalousies, les malentendus prennent une profondeur nouvelle quand on sait ce qu’ils ont produit.

Car derrière ce roman d’apprentissage, il y a aussi une réflexion plus large sur ce qui façonne une vie. Les amitiés, les classes sociales, la musique, les rencontres – et surtout les souvenirs que l’on continue de porter bien longtemps après que tout s’est terminé.

Les Années bleues est un premier roman ample et très maîtrisé. Un livre sur l’adolescence, bien sûr, mais surtout sur ce moment étrange où l’on comprend que certaines années – celles où tout commence – ne nous quittent jamais vraiment.

Livre que je vous recommande.

Pour marque-pages : Permaliens.

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