Shéhérazade et la 602e nuit, Sophie Fontanel, Éditions Seghers

Édouard Leroy et moi avons rencontré Sophie Fontanel au Zimmer pour parler de son dernier livre, Shéhérazade et la 602e nuit, publié aux Éditions Seghers, mais aussi, avec Édouard, de son coup de cœur pour Les Fables de la Fontanel, publié chez Robert Laffont.

Sophie Fontanel a toujours eu l’art de faire passer les grandes questions par les chemins les plus inattendus. Chez elle, l’intelligence ne se donne jamais en leçon. Elle circule dans une allure, une image, une phrase vive, une élégance soudain traversée par quelque chose de très profond.

C’est par ce brio que j’ai d’abord rencontré Sophie Fontanel : à travers ses témoignages sur Instagram et ses articles. Elle est une autrice qui sait penser sans peser, émouvoir sans appuyer, rire sans diminuer ce qu’elle regarde.

Avec Shéhérazade et la 602e nuit, elle entre dans l’un des plus grands territoires de la littérature : Les Mille et Une Nuits. Mais elle ne se contente pas de reprendre le mythe. Elle cherche ce qui manque, ce qui a été tu, ce qui demeure dans le blanc du récit. Que sait-on vraiment de Shéhérazade ? De sa voix, de ses doutes, de son visage, de sa peur peut-être, de son courage surtout ? Sophie Fontanel imagine cette nuit introuvable, cette 602e nuit dont la rumeur dit qu’elle contiendrait la véritable histoire de Shéhérazade, selon Borges.

Le roman s’ouvre aussi sur un autre enchantement : Venise dans les années 80. Une adolescente de dix-sept ans accompagne sa tante Anahide, femme arménienne, excentrique, ardente, romanesque, qui s’entête à lui transmettre la vraie histoire de Shéhérazade. Venise est une ville-miroir, une ville-labyrinthe, un théâtre d’eau et de mémoire, l’endroit idéal pour comprendre qu’un récit peut se perdre, se retrouver, se transmettre autrement. Entre les canaux, les palais, les reflets de l’eau si bien décrits, quelque chose passe d’une femme à une autre.

Anahide est magnifique parce qu’elle porte le livre comme on porte un secret. Elle appartient à ces personnages de transmission, excessifs, drôles, inoubliables, qui semblent parfois plus grands que la vie. Par elle, Sophie Fontanel fait entrer dans le roman une mémoire arménienne, familiale, féminine, toujours vivante. Anahide transmet moins une histoire qu’une manière d’habiter le monde : croire aux récits, croire aux femmes qui racontent, croire que la parole peut tenir tête à la brutalité.

C’est là que le livre devient très beau. Shéhérazade et la 602e nuit n’est pas seulement un roman sur un personnage légendaire. C’est un roman sur ce que les femmes se confient à travers le temps. Une tante à sa nièce. Une conteuse à une autre. Une ville à celle qui la traverse. Une mémoire à celle qui n’est pas encore prête à l’entendre. Il faudra des années à la narratrice pour accepter ce trésor reçu à Venise, pour lire vraiment, comprendre enfin, puis transmettre à son tour.

Édouard, lui, avait envie de revenir sur son coup de cœur pour Les Fables de la Fontanel, publié chez Robert Laffont. Là encore, Sophie Fontanel travaille un matériau ancien, la fable cette fois, pour l’emmener ailleurs. Elle y interroge le corps, les désirs, les apparences, les injonctions, les petits dressages sociaux que l’on finit par prendre pour des vérités. Elle a cette façon très à elle de faire surgir une pensée humaniste, libre, spirituelle, sans jamais retirer au texte son charme ni sa malice.

Pendant l’entretien, les splendides Mille et Une Nuits publiées chez Citadelles & Mazenod nous ont accompagnés. Édouard et moi les adorons. Leur présence sur la table avait quelque chose d’évident : un grand livre, des images, une mémoire, une beauté presque physique. Ce n’est pas une collaboration commerciale, seulement notre amour pour les beaux livres, pour ces objets qui rendent la littérature plus sensuelle, plus visible, plus proche.

Sophie Fontanel appartient à cette lignée rare d’autrices qui savent parler au plus grand nombre sans renoncer à la subtilité. Elle écrit depuis la mode, depuis le corps, depuis les contes, depuis la mémoire familiale, depuis les femmes, depuis ce qu’on croit léger et qui, soudain, révèle une profondeur insoupçonnée.

Avec Shéhérazade et la 602e nuit, elle rappelle qu’une femme qui raconte n’est jamais seulement en train de distraire. Elle invente une autre façon de survivre à la violence du monde.

À lire pour Venise, pour Anahide, pour Shéhérazade, pour cette liberté lumineuse qui fait de la littérature un art de transmettre.

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