Morgane / JC Lattès / Emanuele Arioli

J’ai rencontré Emanuele Arioli au Zimmer, pour parler de son nouveau et, encore une fois, incroyable livre.

Emanuele, né en Italie comme moi, est devenu avec la publication de Ségurant, le Chevalier au Dragon une sorte de héros moderne à mes yeux. Il a rendu un visage, un nom, une aventure à un chevalier oublié de la Table Ronde, au terme d’un immense travail de reconstitution. Depuis, il a prolongé ce geste de passeur avec Les Chevaliers de la Table Ronde et Alexandre, l’Orphelin.

Découvrir Morgane est un grand plaisir. Publié chez JC Lattès, le livre se présente comme la reconstitution, pour la première fois, du grand roman de Morgane à partir de fragments dispersés dans les manuscrits médiévaux. Il y a dans cette entreprise quelque chose de très beau. Redonner toute sa place à une figure longtemps reléguée à l’arrière-plan des récits arthuriens, l’arracher aux lectures qui l’ont réduite à une silhouette trouble, et la faire revenir avec toute sa force, sa complexité, sa modernité.

C’est là que le livre emporte l’adhésion. Emanuele Arioli ne se contente pas de retrouver un personnage. Il lui rend une épaisseur, une autorité, une intensité. Morgane n’est plus une présence secondaire, une figure inquiétante maintenue dans les marges du mythe. Elle devient le cœur battant du récit, son foyer de tension, d’intelligence et de puissance. C’est ce déplacement du regard qui fait toute la beauté du livre et lui donne une résonance si contemporaine.

La réussite tient aussi à sa forme. Morgane ne suit pas les chemins attendus du roman historique. Le texte avance dans un dialogue constant entre savoir, imaginaire et réinvention. On y sent le médiéviste, évidemment, mais un médiéviste qui n’enferme jamais son sujet dans l’érudition. Au contraire, le savoir circule, éclaire, ranime. Le livre tient ensemble l’archive et l’élan, la source et le romanesque, la fidélité aux textes anciens et le désir très vif de faire entendre aujourd’hui une voix longtemps recouverte.

Ce que j’aime particulièrement, c’est que le féminisme du livre ne relève jamais de l’affichage. Il est déjà là, dans la manière même de relire, d’assembler, de transmettre. Morgane apparaît alors comme une femme savante, libre, insoumise, mais aussi comme une figure qui résiste aux récits trop étroits dans lesquels on a voulu l’enfermer. En la remettant au centre, Arioli rappelle que les légendes ne sont jamais figées, qu’elles dépendent toujours de celles et ceux qui les reprennent, les déplacent, les rouvrent.

En lisant Morgane, j’ai eu le sentiment de découvrir bien davantage qu’une héroïne du passé. J’ai lu un livre sur ce que la littérature peut encore faire surgir lorsqu’elle répare un oubli. C’est ce qui rend ce texte si précieux. Emanuele Arioli ne ressuscite pas seulement une figure ancienne. Il lui rend sa part de trouble, de liberté, de force, et lui redonne toute son actualité.

Un livre savant sans jamais être sec, accessible sans jamais simplifier, et que je vous recommande vivement.

L’objet livre est d’une beauté rare.

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *