
J’ai déja rencontrée Elif Shafak à Londres et j’ai suivi plusieurs de ses conférences.
Une femme et une écrivaine qui m’intéresse.
Dans ce nouveau roman je retrouve une écriture à la fois expansive et précise, tendre et opiniâtre.
Elif Shafak signe ici un roman qui n’appartient ni tout à fait au temps ni tout à fait à un lieu : il circule. Trois rives, trois époques, trois voix se frôlent et se répondent comme autant de miroirs mouvants où la mémoire et l’oubli négocient leur part. L’intelligence du livre tient à sa façon de faire tenir ensemble l’intime et l’historique, l’héritage et l’invention, sans jamais sacrifier l’émotion sur l’autel du concept.

Le don de conteuse de Shafak se déploie dans une langue qui sait faire respirer ses images (la Tamise, le Tigre, la péniche) et qui transforme les paysages en personnages. Arthur, enfant aux capacités mnésiques extraordinaires, Naryn, fillette yézidie en quête de baptême et de refuge, Zaleekhah, hydrologue écartelée entre science et racines : chacun est écrit avec une compassion aiguë, une pudeur qui évite la surdramatisation et préfère la vérité discrète des gestes et des silences. Les récits parallèles dialoguent, parfois se superposent, parfois se répondent par des résonances subtiles, motifs, objets, vers de poème, qui tissent une trame réflexive sur ce que signifie garder, perdre, transmettre.
Ce roman est aussi une méditation sur l’eau comme mémoire vivante. Shafak polit ses images d’une poésie tranquille, sans effets gratuits, et instille des éclats d’ironie douce qui empêchent le pathos. Sa construction narrative, fluide et ambitieuse, accueille des sauts de siècle et de culture sans jamais perdre le fil humain : l’histoire personnelle devient terrain d’empathie et d’interrogation politique, sans leçon appuyée mais avec une clarté morale. Le travail de traduction (Dominique Goy-Blanquet) ici sert la musique du texte : on sent la précision et la chaleur d’une langue française qui épouse l’élan originel.
J’ai aimé ce livre qui m’a accompagné partout, en parallèle avec d’autres lecture, comme un rendez-vous, une parenthèse quotidienne dans les paysages de l’autrice.