
« Il n’y a rien à faire : pour faire de l’ordre, il faut d’abord toucher le fond du désordre. »
C’est la tâche que s’est confiée Goliarda Sapienza avec Lettre ouverte.
Écrit en 1965, publié deux ans plus tard, ce texte marque la véritable naissance d’une écrivaine qui fit de la littérature un acte de survie. Au moment où elle écrit ces pages, Sapienza sort d’une dépression, d’un internement psychiatrique, de séances d’électrochocs. Tout semble perdu, sauf les mots. Lettre ouverte devient alors son exorcisme : une plongée dans le chaos de la mémoire, une tentative désespérée de remettre de l’ordre dans les ruines.
Elle fouille dans ses souvenirs à la recherche des mensonges de son enfance, de toutes les illusions qu’on lui a transmises.Et c’est à nous, lecteurs, qu’elle s’adresse, comme à des témoins muets de cette renaissance. On assiste à ce qui va faire Goliarda Sapienza : une femme qui cherche à rebours pour comprendre ses contradictions, pour éclairer ce qu’elle avait longtemps tu.
Son écriture est en perpétuel mouvement : chaque dernière phrase appelle la suivante, comme pour ne jamais rompre le fil du souvenir. On y croise ses lectures tutélaires Leopardi, Stendhal, Dostoïevski, Marc Aurèle, autant de phares dans la nuit de son enfance chaotique. Sapienza ne raconte pas, elle reconstruit. Elle ne cherche pas la vérité, mais une forme d’ordre dans la confusion.

Au fil des pages, les fondations de toute son œuvre se dessinent déjà : la Sicile, la mémoire familiale, la révolte, et l’Etna, ce volcan dont la symbolique entre destruction et renaissance irrigue toute sa création. Lettre ouverte est un livre de genèse, celui où l’on voit se former une voix, à la fois fragile et indomptable. Tout Sapienza y est déjà : la lucidité, la colère, la tendresse, la volonté d’échapper au rôle qu’on lui a assigné.
Mais il y a surtout cette violence. Violence de comprendre, violence de savoir. Sapienza nous invite à la révolte contre le déterminisme du passé, contre les mensonges et les non-dits. Dans cette Lettre ouverte, elle transforme sa souffrance, ses peurs, ses traumatismes en matière littéraire. Elle ne cherche pas à guérir, mais à comprendre. C’est de ce désordre qu’elle tire sa clarté.
Sous la plume de Nathalie Castagné, qui en signe une traduction entièrement révisée, la voix de Sapienza retrouve sa puissance brute. On y entend déjà ce mélange d’ironie, de lucidité et de rage qui fera la force de L’Art de la joie. Mais ici, pas encore de triomphe romanesque : seulement la lutte nue d’une femme qui écrit pour ne pas sombrer.
Goliarda Sapienza est immense, parce qu’elle a su plonger jusqu’au plus profond de sa propre noirceur pour en extraire une lumière.
Edouard Leroy
TRADUIT DE L’ITALIEN PAR NATHALIE CASTAGNÉ