Édouard Leroy et moi, avons rencontré au café Zimmer à Paris, Pauline Chanu

Édouard Leroy et moi, avons rencontré au café Zimmer à Paris, Pauline Chanu

Occasion de parler de son récent livre paru chez La Découverte.

Sortir de la maison hantée de Pauline Chanu est un livre qui ouvre des portes, parfois grinçantes, parfois libératrices, et qui nous oblige à regarder autrement ce que l’on croyait familier. La “maison hantée”, ici, est plus qu’un décor : c’est une métaphore puissante, presque intime, de l’hystérie telle qu’elle a été fabriquée, entretenue, instrumentalisée pour enfermer les femmes dans un récit qui n’était pas le leur.

Cet essai m’a fait pensé à Le Gaslighting ou l’art de faire taire les femmes d’Hélène Frappat ce livre indispensable.

Sa force tient à cette élégance intellectuelle : Un texte salutaire, qui éclaire, réveille, et donne à la pensée critique une arme simple et décisive : la justesse.

Pauline Chanu reprend le fil d’un décryptage du soupçon de folie qui pèse sur les femmes et mêle histoire, psychanalyse, discours médicaux et regards contemporains pour montrer comment l’hystérie a servi de dispositif social. Un mot pour faire taire, un cadre pour contenir, un soupçon permanent jeté sur la parole féminine. Ce qui frappe, c’est la clarté de la pensée, la façon dont chaque chapitre éclaire le suivant, comme si l’on avançait dans une maison dont on apprendrait enfin le plan secret.

Nous avons parlé également de comment sortir, de ces murs-prison. Sortir des récits imposés, des fantasmes médicaux, des héritages pesants.

On referme Sortir de la maison hantée avec le sentiment d’avoir compris quelque chose de plus large que l’hystérie elle-même : la manière dont une société fabrique ses peurs, ses normes, ses silences. Un essai nécessaire, incarné, profondément contemporain, qui redonne à la pensée féministe sa dimension la plus précieuse : celle d’un outil pour respirer autrement.

Rencontre avec Asma Mhalla / Cyberpunk / Seuil

Asma Mhalla appartient à cette génération de penseuses qui regardent notre époque sans ciller. Politologue, spécialiste du pouvoir numérique, elle observe les technologies non comme des gadgets, mais comme des forces qui redessinent nos vies, nos États, nos libertés. Sa parole est claire, ferme, toujours habitée par une inquiétude démocratique.

Avec Cyberpunk, elle signe un livre nécessaire. Un livre qui ne crie pas, mais qui alerte. Derrière ce mot emprunté à la science-fiction, Asma Mhalla décrit un monde déjà là : celui où les géants technologiques concentrent les pouvoirs, où la frontière entre sécurité et surveillance devient floue, où nos démocraties s’habituent à l’exception permanente. Ce n’est ni un essai technophobe ni un manifeste nostalgique. C’est un texte lucide, documenté, profondément politique.

Ce qui frappe, c’est la précision du regard et la pédagogie sans condescendance. Chaque page éclaire, relie, met en perspective. Le lecteur n’est jamais écrasé par le savoir : il est invité à penser, à douter, à reprendre possession de ses outils critiques. Asma Mhalla écrit pour réveiller, pas pour effrayer. Elle nous rappelle que le futur n’est pas un destin, mais un rapport de forces — et que comprendre, c’est déjà résister.

Cyberpunk se lit comme une cartographie de notre présent le plus brûlant. Un livre qui donne des mots à ce que nous pressentions confusément, et qui rend à la pensée politique son urgence. À lire pour savoir où nous sommes. Et pour décider, peut-être, où nous voulons aller.

#bookstagram #essai #cyberpolitique

Pourquoi lire Théorème aujourd’hui ?

J’ai proposé au Book Club d’Augustin Trapenard de le lire ou relire et d’en parler ensemble dimanche 14 décembre.

Peut-être parce que ce roman, publié en 1968, n’a jamais cessé de nous tendre un miroir inquiet.

Pasolini installe dans son livre un visiteur sans nom, presque sans mots, dont la seule présence suffit à bouleverser une famille bourgeoise. Et soudain, tout se fissure : les certitudes, les rôles sociaux, les désirs. Le livre agit comme un révélateur chimique  – il ne raconte pas, il expose.

Le charme singulier de Théorème tient aussi à son style, complexe mais terriblement stimulant. Pasolini ne se contente pas d’un récit linéaire ; il tresse l’essai, le mythe, la parabole, la poésie brute. La phrase avance par soubresauts, parfois tranchante, parfois presque liturgique, comme si la langue cherchait à dire l’indicible. Cette rugosité n’est jamais gratuite : elle accompagne le dérèglement intérieur des personnages et nous entraîne, nous aussi, vers une zone d’inconfort où tout peut soudain se relire autrement.

Dans un monde saturé de récits qui rassurent, Théorème préfère la secousse. Le roman interroge la place du désir, la violence feutrée de la normalité, la tentation mystique dans un univers désenchanté. Pasolini questionne la famille, la religion, la domination sociale, non pas en théoricien mais en poète incandescent, capable de faire affleurer le sacré dans le plus quotidien des gestes. Et ce mélange — la chair et l’idée, le concret et l’illumination  – demeure d’une modernité déconcertante.

Relire Théorème aujourd’hui, c’est accepter d’être déplacé. C’est se laisser happer par une œuvre qui ne flatte pas mais qui révèle, qui ne simplifie rien mais éclaire tout d’une lueur étrangère. Pasolini nous invite à regarder nos propres zones d’ombre, nos failles, nos élans.

Une langue qui continue, plus d’un demi-siècle après, à nous interroger très profondément.

Théorème est également un film, à regarder après la lecture du livre, à mon avis 

Rencontre avec Nine d’Urso / Solution de continuité / Flammarion

Edouard Leroy et moi avons rencontré Nine d’Urso 

Jeune femme surprenante, Nine a su nous toucher avec des mots essentiels que nous n’attendions pas prononcés avec une telle force.

Pourquoi lire Solution de continuité  ?

Parce que Nine d’Urso avance à rebours des évidences, avec sa manière délicate d’interroger ce qui se brise dans la ligne continue de nos vies. 

On connaît son visage, mannequin et actrice – elle incarne Aurore Dupin, en 2025 : La Rebelle : Les Aventures de la jeune George Sand de Rodolphe Tissot . On découvre ici une voix et un geste. Une voix qui s’autorise les silences, les suspens, les arrêts. Nine d’Urso dessine les réponses à une question qui accompagne sa vie.

Le livre, publié chez Flammarion et précédé d’une préface d’Erri De Luca, s’empare d’un concept au nom presque mathématique : cette “solution de continuité” qui dit la rupture, l’interruption, la faille. Sur la page, cela devient une marche.

Le texte épouse le blanc, s’étire dans l’espace, laisse respirer le lecteur. Il y a des mots qui tombent comme des pierres dans l’eau, d’autres qui se posent en douceur, mais toujours cette sensation qu’on lit un mouvement, un souffle, la tentative d’habiter sa propre vie.

Ce livre ne raconte pas une histoire : il propose un rythme, un état, un geste. Il invite à reprendre contact avec l’essentiel : la fragilité, la dérive, la minute où l’on sait que tout pourrait dévier. 

Il y a dans ces pages l’intime et l’universel, 

Ça rappelle les carnets d’artistes autant que les poèmes courts qui disent plus qu’ils n’osent. Le trait est minimal, mais jamais froid. La pensée est lumineuse, mais jamais intrusive.

On ferme Solution de continuité pour mieux le réouvrir. 

On peut suivre l’ordre ou chercher les désordre.

Précautionneusement chercher les mots ou tout arracher pour les trouver.

Un coupe-papier ou vos mains changeront votre exemplaire qui deviendra unique.

Un livre qui ouvre, qui soulève, qui réoriente.

Ce livre touche par son dépouillement, un geste de création calme, tendu vers ce qu’il y a de plus intime : la manière dont on continue.

Rencontre avec Olivier Norek / Les Guerriers de l’hiver / Michel Lafon – Pocket

J’ai rencontré Olivier Norek pour French Press.

Olivier Norek est un écrivain que j’admire, j’ai aimé son premier livre et adoré le dernier, il avance en romancier avec cette intensité qui éclaire tout. Ancien flic, éternel guetteur, il écrit depuis le réel, avec la mémoire du terrain en ligne de force et la fragilité humaine comme matière première. Son nouveau livre, Les Guerriers de l’hiver (Michel Lafon – Pocket), couronné par le Prix Renaudot des lycéens et le Prix Jean Giono 2024, porte son écriture à une incandescence rare. Un roman qui saisit à la gorge, où l’hiver n’est pas seulement une saison mais un état du monde : celui d’une jeunesse en danger, de familles en survie, d’un pays qui vacille entre oubli et résistance. Olivier Norek raconte des vies cabossées, des solidarités minuscules, des gestes qui réchauffent quand tout gèle autour. Il y a dans ses pages une tension presque physique, un souffle romanesque qui embrasse autant la violence que la tendresse, le désespoir que la possibilité d’un refuge. On lit ce livre comme on suit une trace dans la neige : chaque pas compte, chaque silence pèse, chaque visage rencontré pourrait basculer. Et pourtant, quelque chose demeure, une lumière fragile qui insiste. C’est peut-être cela, la force d’Olivier Norek : réussir à dire le monde sans le trahir, à regarder la douleur sans renoncer à la dignité. Les Guerriers de l’hiver en est la preuve brûlante, un roman qui serre le cœur et réveille ce qu’on croyait enfoui. Continuer à lire, ici, devient une manière de tenir debout.

Elsa Morante / Édouard Leroy m’en parle.

Nous lançons vers la minute 8 un appel aux éditions Gallimard et à Margot Gallimard, sensible et brillante éditrice qui a à cœur le patrimoine de sa maison d’édition, un appel pour l’impression de l’œuvre complète d’Elsa Morante en anthologie ou intégrale et évidemment en format poche individuel pour la rendre accessible.

Ça compte, c’est important de lire cette immense écrivaine italienne.

L’œuvre d’Elsa Morante provoque presque un vertige ancien, une façon de regarder le monde en refusant de détourner le regard . 

Une voix qui cherche la vérité des êtres  – même lorsqu’elle dérange, même lorsqu’elle brûle. Chez elle, la littérature est un acte de résistance contre l’injustice. Et chaque roman semble ouvrir une brèche où l’intime et le politique se répondent, s’entrelacent, se heurtent.

Du foisonnement baroque de Mensonge et sortilège, où les mythologies familiales deviennent des labyrinthes d’illusions et de blessures, à l’adolescence fiévreuse de L’Île d’Arturo, Morante n’a cessé d’explorer les territoires de l’enfance avec une lucidité implacable. C’est peut-être là son geste le plus radical : croire que les plus vulnérables, les plus démunis, les plus fragiles sont les véritables témoins de la condition humaine. Non pas parce qu’ils seraient plus purs, mais parce que le monde ne leur offre aucune protection.

Puis vient La Storia, ce roman-monde qui bouscule tout, mêlant la guerre à la faim, la tendresse à la violence la plus nue. Elsa Morante y déploie une compassion d’une ampleur rare, une manière d’embrasser les existences minuscules sans jamais les écraser sous le poids de l’Histoire. Elle place au centre une femme, Ida, et un enfant, comme pour rappeler que la littérature peut encore poser des questions essentielles : comment survivre quand tout s’effondre ? Comment tenir debout quand la barbarie s’invite dans le quotidien ?

Et au milieu de ces grandes œuvres, il y a un livre que j’aime particulièrement : Le Monde sauvé par les gamins. Un livre inclassable, hybride, éclaté, où Morante rassemble poèmes, fragments, chants, dessins, comme si la forme même devait se mettre au diapason de la vie. On y entend la rumeur des marges, la voix des enfants, la musique des révoltés. On y croise des figures illuminées par la grâce fragile de ceux qui n’ont rien, sinon leur imaginaire. Ce livre dit quelque chose de fondamental chez Morante : la croyance absolue que l’enfance porte une vérité que le monde adulte étouffe. Une vérité faite d’élan, d’insoumission, de beauté brute. C’est un texte qui vous prend par la main et vous rappelle, sans pathos, que la poésie peut être une arme – et parfois, un salut.

Même son dernier roman, Aracoeli, plonge dans les gouffres du souvenir et de la perte. Un texte plus âpre, plus resserré, mais traversé par cette même obsession : comprendre comment les êtres se construisent sur des fragments d’amour et de manque, de lumière et d’ombre.

À travers ses livres, Elsa Morante a façonné une œuvre d’une cohérence bouleversante, où chaque récit porte les traces d’une quête éperdue de vérité. Une œuvre qui ne craint pas l’excès, qui assume le lyrisme, qui s’abandonne aux émotions comme à des forces telluriques. Chez elle, les personnages sont des archipels, les familles des continents, et les drames intimes résonnent avec les tremblements du monde.

Ce qui frappe, encore aujourd’hui, c’est la ferveur de son écriture. Une écriture qui parle aux égarés, aux obstinés, à celles et ceux que la vie n’a pas ménagés. Une écriture qui croit aux pouvoirs de la fiction comme d’autres croient au salut. Une écriture qui nous rappelle que la littérature, parfois, permet de respirer un peu plus largement – et de regarder la réalité en face, sans renoncer à la beauté.

L’œuvre de Morante n’est pas seulement importante : elle est nécessaire. Elle nous accompagne, nous remue, nous fissure. Et elle continue de nous parler, à travers chaque page.

COMMENT LES CHATS NOUS APPRENNENT À RÉSISTER AU FASCISME  / Stewart Reynolds / Flammarion

Une leçon de liberté sur pattes

Dans ces temps où les certitudes grondent plus fort que les nuances, Stewart Reynolds choisit un détour délicieux : tendre un miroir au monde en empruntant les pas d’un chat. On connaît l’auteur pour ses satires tendres, son humour canadien, sa manière de transformer l’actualité en scène intime. Ici, il pousse encore plus loin son art du décalage : derrière le pelage doux de la métaphore, il scrute la mécanique du pouvoir, le glissement insidieux des discours qui rétrécissent la pensée, la tentation de l’ordre qui menace toujours la liberté.

Le pari est audacieux et terriblement contemporain : utiliser l’animal le plus indomptable de nos foyers pour éclairer ce que signifie résister. Pas la résistance-slogan. Pas la posture. Mais cette résistance discrète, viscérale, presque instinctive. Celle qui commence par un geste simple : refuser de se coucher quand on attend de vous l’obéissance. Observer un chat, chez Reynolds, ce n’est pas sourire devant ses manies : c’est apprendre à reconnaître la souveraineté dans un battement de queue, la dissidence dans un pas de côté, la dignité dans un refus de se laisser enfermer.

Reynolds convoque le quotidien pour dire le politique.

On croirait lire un manuel d’élégance subversive : la liberté n’est jamais assénée, elle s’incarne.

Ce qui frappe dans ce petit livre est cette tendresse sans naïveté. Reynolds n’édulcore rien. Il sait que les dérives autoritaires se glissent dans les interstices, dans ce que nous cessons de nous interroger.

Et si l’humour pouvait fissurer les dogmes ? 

L’essai devient alors une initiation : apprendre à flairer le danger, à défendre son territoire mental, à cultiver l’insoumission douce.

Un petit manuel de liberté, qui n’est pas destiné seulement aux amateurs de félins.

Un cadeau mignon, décalé et intelligemment utile.

Dieu, Darwin, tout et n’importe quoi / Vinciane Despret & Pierre Kroll / Les Arènes

Un voyage malicieux dans ce que le vivant refuse de simplifier

Vu à La Grande Librairie ! 

Je vais faire comme les librairies mais moi je l’ai vraiment vu à La Grande Librairie et quelle merveille de voir et écouter Vinciane Despret en parler ! – cf photo 2 et 3 

Ce livre a la grâce de ceux qui nous racontent une histoire qui marque, sans hausser la voix. Vinciane Despret y poursuit ce qu’elle sait faire mieux que personne : écouter les animaux, non pour les expliquer, mais pour les laisser nous surprendre. Elle raconte les détours, les bizarreries, les gestes minuscules qui font vaciller nos certitudes. Et soudain, le vivant n’est plus un système – c’est un théâtre d’inattendus.

À ses côtés, Pierre Kroll joue les funambules : un trait vif, une ironie tendre, un humour qui ne trahit jamais le sujet. Ses dessins respirent. Ils ouvrent des fenêtres, déplacent la lumière, rappellent que la connaissance n’avance jamais sans un peu de désordre.

On lit ce livre comme on ouvre un cabinet de curiosités. On y croise des bêtes réelles, des théories qui se contorsionnent, des questions qui s’invitent sans prévenir : et si Darwin n’était pas un monument, mais un compagnon ? Et si l’idée d’un “plan” n’était rien d’autre que notre peur du chaos ? Et s’il fallait, enfin, accepter que l’extravagance soit une force du vivant ?

Ce texte a quelque chose de jubilatoire. Il défait les frontières, renverse la table, met du jeu dans les concepts. On en sort avec le sentiment d’avoir respiré plus large, un peu plus proche de ce qui palpite autour de nous.

À lire et offrir ! 

Devenir fasciste – Mark Fortier · Lux Éditeur

Un faux manuel pour révéler le vrai naufrage.

L’entretien en version longue est sur mon blog, le lien est dans ma bio.

Mark Fortier, anthropologue, sociologue, éditeur, esprit libre, n’a rien d’un polémiste en quête de scandale. Ce qu’il propose ici, c’est un miroir. 

Un objet littéraire drôle et intelligent, un pamphlet satirique qui emprunte les codes du “manuel de conversion” pour mieux dévoiler la tentation du repli, les compromissions ordinaires, les petites peurs qui, mises bout à bout, fabriquent les grandes catastrophes politiques.

Mark Fortier fait semblant. Il feint la bascule, joue au converti du dimanche, s’amuse à cartographier les réflexes qui transforment un démocrate fatigué en sympathisant zélé. Sous le rire, la morsure. L’ironie, parfaitement dosée, expose les mécaniques intimes du fascisme contemporain : le besoin d’ordre, le confort du cliché, l’exaltation identitaire, la nostalgie d’un passé fantasmé. Et surtout cette pente douce, presque confortable, qui mène de la lassitude au renoncement.

Ce qui frappe, c’est la lucidité. Elle emprunte la langue de ceux qu’elle dénonce pour mieux les révéler. À travers ce pastiche, on voit surgir ce que la démocratie a de fragile, ce que le cynisme a de séduisant, et ce que l’époque a de dangereusement prêt-à-penser.

Ce petit livre brillant, rappelle que le fascisme n’arrive jamais en bottes. Il glisse, insinuant, sous la forme d’un compromis, d’un commentaire, d’une fatigue. Fortier ne sermonne pas : il éclaire, les zones grises où se fabriquent les monstres.

À l’heure où les discours se fascisent et où les libertés se grignotent, cette lecture fonctionne comme un test de conscience. Une piqûre nécessaire. Un réveil.

Magnifique idée de cadeau de Noël car on connaît toutes et tous un potentiel Fasciste …

#bookstagram #MarkFortier #LuxÉditeur #lectureengagée #essai #satirepolitique #antifascisme #littérature #pamphlet #résister

À propos des femmes / Edition Christian Bourgois / Susan Sontag

La première responsabilité d’une femme qui se dit libre est de mener une vie pleine,
libre et imaginative. La seconde est d’être solidaire des autres femmes.

Chez Susan Sontag, cette idée n’a rien d’un slogan. C’est une manière d’habiter le monde.
Dans « Le tiers monde des femmes », elle rappelle que la liberté se construit dans les gestes, les choix, les liens. Vivre pour soi, oui, mais jamais seule.

À propos des femmes, qui paraît pour la première fois en français, rassemble sept textes écrits entre 1972 et 1975, au moment où le féminisme prend forme dans l’espace public. On y lit « Les deux poids deux mesures du vieillissement », qui montre comment l’âge ne pèse pas de la même façon pour les femmes. « Le tiers monde des femmes », où la liberté se pense comme alliance. Un entretien sur la libération féminine. Des fragments sur la beauté, le corps, le regard. Et une conversation avec Adrienne Rich. Ce n’est pas un manifeste. Plutôt une pensée qui avance avec prudence, sans vouloir clore.

J’ai longtemps regardé Sontag comme une figure presque légendaire. La dernière grande intellectuelle américaine. Une silhouette noire, une présence frontale. Romancière, essayiste, cinéaste, critique. Mais ce livre montre autre chose. Une pensée qui garde la possibilité du doute. Une attention très fine aux mécanismes qui fabriquent la féminité comme norme. Le désir surveillé. La beauté comme discipline. L’âge comme décrochage.

Sontag ne parle jamais pour les femmes. Elle se tient en face. Elle analyse.
Ce mouvement rejoint une autre ligne de son œuvre, celle où elle analyse l’esthétique fasciste. Dans “Fascinant Fascisme” elle montre comment la beauté peut devenir un langage de pouvoir, un modèle auquel il faudrait se conformer. L’image des corps parfaits, jeunes, disciplinés. Elle voit dans ces images une manière d’organiser les désirs. Ce qu’elle observe chez Leni Riefenstahl, elle le reconnaît dans les injonctions adressées aux femmes : être lisse, visible, impeccable. Là, le fascisme n’est pas un régime, mais un style qui s’infiltre dans les gestes du quotidien.

Elle écrit, en substance, que vieillir pour une femme revient à être punie. Punie de ne plus correspondre à l’image attendue. Ce livre ne dit pas comment être femme. Il dit ce que cela coûte d’être regardée comme telle.
C’est pour cela qu’il nous parle encore aujourd’hui . Dans un moment où les discours se veulent consolants, réparateurs, Sontag rappelle que la pensée peut rester inquiète. Qu’elle
n’a pas à être stable. Qu’elle avance en se reprenant.

Dans mon panthéon intérieur, Sontag a la place d’une Athéna contemporaine. Pas la statue figée. Plutôt une présence vigilante. Elle veille à ce que la liberté ne soit jamais confondue avec une habitude. À propos des femmes rappelle que la liberté se travaille. Et surtout qu’elle ne se vit pas seule.

Edouard Leroy

Idea les editeurs