
Édouard Leroy et moi avons rencontré Dorothée Lépine pour parler de son livre Andrée Viollis. L’aventure du grand reportage.
Dorothée Lépine consacre à Andrée Viollis un portrait ample, incarné, très vivant, qui redonne toute sa place à une grande voix du journalisme français. Le livre suit une trajectoire qui a quelque chose de romanesque sans jamais quitter la rigueur de l’enquête. Une femme née dans la bourgeoisie, passée par la littérature, puis gagnée par le reportage, les voyages, les conflits, les bouleversements du siècle. Andrée Viollis y apparaît comme une journaliste qui n’a pas seulement observé son époque, mais qui a choisi d’aller au devant d’elle, dans ses secousses, ses violences, ses lignes de fracture. C’est aussi cela que le livre rend sensible, une manière d’habiter le monde en refusant la distance confortable.
En le lisant, j’ai souvent pensé à Nelly Bly. Non pour confondre deux parcours qui restent très différents, mais parce qu’il existe entre elles une même énergie de départ, une même volonté de ne pas attendre que le réel vienne jusqu’à soi. Chez l’une comme chez l’autre, le reportage engage le corps, le courage, le regard. Il faut partir, voir, comprendre, traverser des espaces où une femme n’est pas censée aller. Ce parallèle m’est venu naturellement, parce qu’Andrée Viollis, telle que Dorothée Lépine la raconte, appartient à cette lignée de femmes qui ont déplacé les frontières du journalisme. Elles ne se contentent pas de raconter le monde, elles obligent aussi leur époque à revoir ce qu’elle croyait possible pour une femme, pour une écrivaine, pour une reporter. Et c’est là que la modernité d’Andrée Viollis demeure si saisissante, dans cette liberté conquise, dans cette intelligence en mouvement, dans cette manière de lier l’écriture et l’engagement.
Le livre a aussi l’intelligence de ne pas enfermer Andrée Viollis dans sa seule image de grande reporter. Le détour par Criquet est passionnant. On y découvre une autre facette de son œuvre, mais au fond tout se tient. Ce texte sur l’enfance, l’identité, les normes, montre déjà une sensibilité extrêmement aiguë à ce qui empêche, contraint, assigne. Le relire aujourd’hui, à la lumière de ce parcours, donne la mesure de sa modernité. On comprend qu’Andrée Viollis n’a pas attendu ses grands reportages pour regarder autrement. Criquet prolonge cette impression d’une écrivaine très en avance, attentive aux êtres déplacés, aux marges, à ce qui résiste aux rôles imposés. Dorothée Lépine fait très bien apparaître cette continuité.
C’est aussi pour cela que ce livre est un bel exemple. Bel exemple d’essai biographique, parce qu’il transmet sans figer. Bel exemple de portrait littéraire et intellectuel, parce qu’il ne transforme jamais son sujet en icône lisse. Bel exemple, enfin, de ce que peut être une redécouverte réussie, non pas exhumer un nom pour le simple plaisir de réparer un oubli, mais montrer en quoi une œuvre, une vie, une manière d’écrire continuent de nous parler aujourd’hui.
J’ai aimé ce livre pour cette raison précise, il rend Andrée Viollis proche sans la rapetisser. Il rappelle qu’il existe des figures qu’il faut relire non par devoir, mais parce qu’elles nous aident encore à penser le présent. Et Andrée Viollis, dans cette belle traversée signée Dorothée Lépine, apparaît exactement ainsi, libre, audacieuse, lucide, intensément moderne.