Et puis ils sont allés danser / Gallimard / Yacha Kurys

J’ai rencontré Yacha Kurys au Café Zimmer, pour parler de son nouveau livre.

Ce qui frappe d’abord, ce n’est pas le roman, mais la manière dont il en parle. Pas de discours préparé, mais la vie de faire « vivre » son roman. La conversation se construit ailleurs : autour de livres aimés très tôt, de figures littéraires qui accompagnent longtemps, de cette période de la vie où l’on sent confusément que quelque chose se joue, sans savoir encore comment le nommer. On parle aussi de la famille, de ce que l’on reçoit malgré soi, de ce qui pèse, de ce qui manque. L’échange est dense, parfois grave, jamais appuyé. On comprend vite que le livre est né de cette zone-là : un endroit où la vie précède largement la littérature.

Et puis ils sont allés danser suit un adolescent au moment précis où les cadres se dérobent. Plus vraiment enfant, pas encore adulte, il avance sans protection. Le lycée s’effondre, la relation au père se tend jusqu’au point de rupture, et surgit alors une rencontre décisive, magnétique, dangereuse aussi. Ce qui se joue entre ces deux garçons n’a rien d’une exaltation festive ou d’une pose romantique : c’est une tentative maladroite pour tenir debout, pour sentir quelque chose quand le monde devient trop étroit. L’alcool, l’errance, la nuit ne sont jamais célébrés ; ils apparaissent comme des symptômes, des moyens imparfaits pour anesthésier une violence intérieure qui cherche une issue.

Le roman avance par scènes courtes, parfois presque brutes, comme des fragments de conscience. Yacha Kurys ne cherche ni à expliquer ni à excuser. Il se tient au plus près de son personnage, dans cette zone instable où l’on agit avant de comprendre, où l’on se trompe souvent, où les mots arrivent toujours trop tard. Cette proximité donne au texte une tension singulière : le lecteur n’est jamais en surplomb, il est embarqué.

Impossible de ne pas penser au parcours de l’auteur. Avant d’écrire sous son nom, Yacha Kurys a publié sous le pseudonyme de Sacha Sperling. Ce passé n’est pas un simple détail biographique. On en retrouve la trace dans l’attention portée aux corps jeunes, aux zones de fracture, à la violence sourde des liens familiaux. Mais ici, quelque chose s’est déplacé : moins de provocation, plus de gravité. Comme si l’écriture avait gagné en profondeur sans avoir perdu en éclat.

Le livre agit alors comme une instantanée très juste de notre société, non pas par le discours, mais par la sensation. Il dit la fragilité des trajectoires, la solitude des adolescents face aux attentes, la difficulté de transmettre sans blesser. Rien n’est démontré.

Et puis ils sont allés danser est un livre qui demande au lecteur de s’approcher, d’accepter l’inconfort, d’écouter ce qui se dit à voix basse. Un roman nécessaire, parce qu’il rappelle que la littérature peut encore saisir ces moments où une vie vacille – et nous obliger, doucement mais fermement, à regarder.

Il y a chez Yacha Kurys une justesse rare, à la fois dans l’écriture et dans la manière d’être au monde.

Bravo Yacha pour ce que tu écris et la personne lumineuse que tu es. 

La littérature a besoin de livres comme les tiens

Pour marque-pages : Permaliens.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *