L’Assassin du genre humain / Éditions Stock / Tobie Nathan

J’ai rencontré l’ethnopsychiatre et écrivain Tobie Nathan au Zimmer, pour parler de son dernier roman, L’Assassin du genre humain.

Tout commence par un procès, celui de Marcel Petiot, médecin accusé de crimes multiples commis sous l’Occupation. Mais très vite, on comprend que l’enjeu n’est pas judiciaire. Ce qui se joue ici, c’est la prise de pouvoir par le langage et par la suggestion.

Jade est doctorante en criminologie. Elle a appris à penser le crime avec des outils, des cadres, des mots précis. Elle croit à la distance critique, à la solidité des archives, à la force des catégories. Elle arrive au tribunal convaincue que comprendre protège. Or le roman montre exactement l’inverse. Car Jade écoute. Et écouter, ici, n’est pas neutre.

Un procès, en apparence. En réalité, une lutte pour le contrôle du récit.

Ce roman pose une question simple et vertigineuse : que se passe-t-il lorsque le mal apprend à bien parler ?

L’homme que Jade a face à elle agence et fabrique un récit où la violence se pare de logique, où le crime se dissimule derrière une cause, une nécessité, une histoire plus vaste que lui. Jade découvre alors que le danger ne réside pas uniquement dans les actes commis, mais dans cette capacité intacte à produire du sens au mal. À proposer une version du monde où l’horreur devient presque cohérente. 

Son trouble est celui du lecteur. À quel moment l’analyse se transforme-t-elle en fascination. Quand le langage cesse-t-il d’éclairer pour commencer à séduire.

C’est là que le roman devient profondément actuel. La manipulation ne passe pas par le mensonge grossier, mais par la narration. Dire autrement pour faire oublier. Dire mieux pour rendre supportable. Dire plus large pour diluer la responsabilité. Tobie Nathan observe ce mécanisme avec une acuité presque inquiétante. Le langage n’est plus un outil d’élucidation, mais un instrument de contournement. Il ne révèle pas, il enveloppe.

C’est troublant de découvrir que Marcel Petiot était précocement perçu comme mauvais dans la sphère familiale, et comme ses patients le décrivaient comme un bon médecin.

Cette approche trouve une résonance forte avec La Littérature et le mal. Bataille voyait dans la littérature un lieu de confrontation, non de résolution. Le mal, chez lui, n’est pas un objet à juger, mais une expérience limite, un point de friction où vacillent les certitudes morales. Lire le mal, c’est accepter de le regarder sans garantie de sortie.

L’Assassin du genre humain s’inscrit pleinement dans cette filiation. Le roman ne cherche ni à expliquer pour rassurer, Il accepte l’inconfort. Il montre comment le mal peut être discursif, intelligent, parfois même séduisant. Et comment la littérature, lorsqu’elle est juste, ne pacifie pas mais expose. Jade, dans sa position d’écoute, devient la figure de cette exposition. Elle ne sort pas indemne du procès. Le lecteur non plus.

Ce livre ne fascine pas par le crime qu’il raconte, mais par ce qu’il révèle. Notre vulnérabilité collective face aux récits bien construits. Notre besoin de mots pour donner du sens, y compris à l’inhumain. Tobie Nathan ne dit pas ce qu’est le mal. Il montre comment il se dit.

Un roman remarquable sur un mal ancien de l’humanité, hélas toujours d’une brûlante actualité.

Livre que je conseille vivement.

Pour marque-pages : Permaliens.

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