
J’ai interviewé Benjamin Dierstein dans les locaux de son éditeur, Flammarion.
Cette rencontre a été l’occasion d’évoquer sa trilogie, immense et singulière, et son dernier volet, 14 Juillet, qui vient de paraître.
Avec Bleus, Blancs, Rouges, Benjamin Dierstein signe une fresque politique rare, par son ambition comme par sa tenue. Trois livres qui se lisent séparément, mais aussi comme un seul bloc : tendu, inquiet, traversé par une même question : que fait la violence à une démocratie lorsqu’elle devient un langage ordinaire ?
Le fond, d’abord. La trilogie s’ancre dans les années 1970 et au début des années 1980, ce moment de bascule où la France post-gaullienne se découvre poreuse aux radicalités, aux réseaux clandestins, aux héritages mal digérés de la guerre froide. Benjamin Dierstein ne plaque pas l’Histoire comme un décor : il la travaille comme une matière vivante, contradictoire, souvent sale. La France officielle et ses zones d’ombre s’y répondent sans cesse, de la police aux services secrets, des milieux militants aux marges criminelles.
Les personnages fictifs sont le cœur battant de cette trilogie. Jacquie Lienard, que j’adore, incarne une génération de policiers encore jeunes, lucides, confrontés à une institution qui se durcit et à un monde où les lignes morales se déplacent sans cesse. Face à elle, Marco Paolini avance avec ses propres convictions, pris dans les rivalités de services et la violence des rapports de pouvoir. Plus en retrait, Jean-Louis Gourvennec, brigadier usé, infiltré de longue date, porte sur lui la fatigue des compromis et le poids des renoncements. Et puis il y a Robert Vauthier, figure trouble, mercenaire revenu d’Afrique, incarnation parfaite de ces zones grises où se mêlent intérêts privés, raisons d’État et brutalité assumée. Aucun n’est héroïque au sens classique. Tous sont pris dans des logiques qui les dépassent.
C’est en les suivant que le roman devient pleinement politique, parce qu’il montre comment des individus ordinaires se retrouvent embarqués dans des mécanismes qui les dépassent.
La forme, ensuite. Chaque volume avance par chapitres courts, selon un montage alterné, avec un sens aigu du rythme. L’écriture est sèche sans être froide, documentée sans jamais peser.
L’auteur a le goût du détail juste — un bureau, une rue, une tension dans un dialogue — et surtout celui de la durée : il laisse les événements se déposer, les conséquences infuser. Cette patience narrative donne à l’ensemble une densité romanesque qui dépasse largement le cadre du polar historique.
Le point d’orgue, aujourd’hui, reste 14 Juillet. Le roman le plus récent est aussi, pour moi, le plus abouti. Tout y converge : les fils politiques, les aveuglements idéologiques, la brutalité des décisions prises loin des regards. Le titre claque comme une promesse de célébration, mais le livre en raconte l’envers : la fracture, la déflagration, ce moment précis où la République vacille sous ses propres tensions.
Chaque scène semble dire : regardez bien, c’est ainsi que les sociétés se fissurent, sans bruit, avant l’explosion.


Lire cette trilogie, c’est se laisser traverser par une histoire qui ne rassure pas, mais qui éclaire. Si vous cherchez des romans qui prennent le lecteur au sérieux et qui font confiance à son intelligence, Bleus, Blancs, Rouges vous attend.
Le premier volet est disponible en format poche chez Folio, les deux suivants chez Flammarion : je vous les conseille vivement.