
J’ai rencontré Aurore Touya, coordinatrice des littératures étrangères et éditrice des langues d’Europe centrale et orientale chez Gallimard, au Zimmer à Paris.
Édouard Leroy, pour notre émission Fragments, est l’instigateur de cette belle discussion, menée de main de maître, avec ce sens rare de l’écoute qui permet aux livres de parler avant ceux qui les accompagnent.
La vidéo intégrale est ici, plus bas.
Les Buddenbrook de Thomas Mann, dans cette nouvelle traduction parue chez Gallimard, apparaît alors comme un texte légèrement déplacé dans le temps, réinstallé dans notre présent. On croyait connaître ce roman fondateur ; on découvre une autre respiration, une syntaxe qui ose davantage la netteté, parfois même une forme de malice, comme si la langue refusait désormais toute complaisance.
La conversation a rapidement quitté les coulisses de l’édition pour toucher à une question plus vertigineuse : que devient un classique lorsqu’on le retraduit ? Non pas une statue nettoyée, mais une œuvre qui renaît pour le lectorat francophone. Cette version restitue la précision de Mann, son art du rythme et de l’observation, cette manière d’accompagner la lente désagrégation d’un monde. La préface déplie les lignes de force de Les Buddenbrook et nous raconte moins une famille qu’un système de valeurs à bout de souffle.
Ce que cette traduction laisse apparaître, c’est une ironie plus frontale, moins décorative. Mann regarde ses personnages avec une lucidité qui n’exclut ni la tendresse ni la cruauté. Les héritiers avancent, chargés d’un passé qui les oblige et les entrave à la fois, pris entre fidélité et épuisement.
Au Zimmer, entre les miroirs et le velours, Les Buddenbrook cessait d’être un grand livre du passé pour redevenir une expérience de lecture très actuelle : celle d’un monde qui s’use sans fracas, et dont la littérature, parfois, sait enregistrer la chute avant même qu’elle ne soit visible.
Oui, après la rencontre, j’ai bien lu à nouveau ce roman magistral, et j’ai vraiment apprécié la découverte d’un Thomas Mann avec un humour insoupçonné lors de ma première lecture.
Merci Aurore et toute l’équipe, pour ce travail monumental.