
J’ai interviewé l’autrice Nathalie Zajde chez son éditeur, L’Antilope, maison que l’on célèbre cette année pour ses dix ans d’existence : une décennie consacrée à faire entendre des voix audacieuses, singulières, capables de déplacer notre manière de lire et de regarder le monde. Écouter Nathalie Zajde parler de son roman, c’est retrouver cette même ambition à l’œuvre : creuser là où les mots butent, où les silences résistent, et faire surgir de ces zones d’ombre une lumière inattendue, presque vive.
Dans La patiente du jeudi, premier roman de la psychologue, nous rencontrons Mona, jeune femme d’aujourd’hui dont les échecs amoureux à répétition prennent peu à peu une tournure troublante. Crises d’angoisse, visions déroutantes : ces failles deviennent le fil d’Ariane d’un récit qui mêle drame psychologique et mémoire historique. Mona porte en elle la trace secrète d’une histoire qui la précède, d’un passé qui lui a été transmis sans mots.
Le roman se lit tantôt comme une enquête intérieure, tantôt comme une fable métaphysique, où l’héritage des traumatismes collectifs – en particulier ceux liés à la Shoah – s’insinue dans la chair des vivants sous forme de spectres, de mots imprévus, de douleurs sans nom. Là où l’analyse pourrait se perdre en abstractions, l’autrice avance avec un humour discret et un sens aigu de la narration, donnant au texte une tonalité singulière, entre gravité et une grâce presque ludique.
Ce qui frappe dans La patiente du jeudi, c’est cette capacité à faire dialoguer l’intime et l’universel. La mémoire n’y est jamais une archive figée : elle devient un paysage en mouvement, traversé de souffles, de langues, de réminiscences qui surgissent là où on ne les attendait plus. Dans une écriture fluide, finement rythmée, Nathalie Zajde invite le lecteur à repenser la place de l’inconscient dans nos vies – à entendre ce que nous ne savions pas encore porter.
Ce livre est un miroir tendu à notre curiosité, un espace où les traumatismes enfouis retrouvent une voix, et où la littérature se fait – avec une générosité rare – lieu d’exploration, presque de réparation : une psychanalyse du monde à hauteur humaine.