La marchande d’oublies / Pierre Jourde / Collection Blanche, Gallimard

Voyage au cœur des cirques déchus, où chaque oubli est une lumière dans la nuit.

Dans La marchande d’oublies, Pierre Jourde ouvre les portes d’un univers fascinant et troublant, magistralement campé dans la fin du XIXᵉ siècle. C’est une époque empreinte de magie noire et de découvertes scientifiques, où le grotesque côtoie l’émerveillement.

Dans une subtile allégorie des sciences naissantes et du théâtre du macabre, l’auteur dépeint avec précision les tâtonnements d’une psychiatrie balbutiante et l’attrait inextinguible des spectacles grotesques alors en vogue. 

Dès les premières pages, nous sommes catapultés dans le monde des Helquin, cette famille intrigante de clowns-acrobates, lançant leur dernière pirouette sur les planches grimaçantes de la foire.

Thalia, dont la grâce n’a d’égal que la profondeur de son abîme intérieur, devient le pivot central de ce manège déroutant où chaque personnage est dépeint avec précision.

Pierre Jourde, avec sa plume acerbe et poétique, nous entraîne dans ce théâtre de l’angoisse, où chaque mot devient une pièce d’un puzzle mental. Son écriture évoque un rêve oublié, un souvenir enfoui dans un recoin secret de notre mémoire collective.

Une œuvre inclassable, à la croisée du fantastique et de la réflexion profonde, qui confirme que, parfois, ce que l’on oublie est plus qu’un simple vide : c’est une révolution silencieuse de l’âme.

Le rêve du jaguar de Miguel Bonnefoy vient de sortir en poche chez Rivages, je l’ai rencontré !

En collaboration avec le média French Press USA 
Le rêve du jaguar de Miguel Bonnefoy vient de sortir en poche chez Rivages ! 

J’ai parlé avec Miguel Bonnefoy de son livre, de littérature, d’écriture, de lui et un peu du monde.

La rentrée littéraire 2025 comporte 384 livres (CNL) alors évidemment il faut faire des choix à compter avec quelques sorties en poche importantes et attendues.

Vous trouverez ici la conversation intégrale avec Miguel.

Pour moi Miguel est un écrivain extraordinaire qui a su écrire une véritable fresque épique aux couleurs flamboyantes ! 

Miguel Bonnefoy signe, avec Le rêve du jaguar une ode audacieuse et vibrante à l’Amérique du Sud, entremêlant les destinées extraordinaires de personnages qui, sous sa plume, prennent vie avec une intensité presque palpable.L’auteur dépeint, à travers la saga des Andrade, une histoire, où le destin individuel se mêle inexorablement à celui d’une nation en construction.

Antonio, enfant providentiel recueilli par une mendiante silencieuse, se fraye un chemin âpre et fascinant dans un Venezuela bigarré et impétueux. C’est une histoire de résilience et d’ambitions tumultueuses qui résonnent avec profondeur. Sa rencontre avec Ana Maria, pionnière parmi les femmes médecins, apporte un souffle nouveau, une complicité flamboyante qui éclaire chaque page d’une lumière nouvelle. Ensemble, leur amour transcende les barrières, façonnant tout autant leur propre destin que celui de leur fille baptisée Venezuela, symbole d’un lien indissoluble avec leur terre.

La narration, envoûtante par sa richesse et sa poésie, s’amplifie à travers les siècles, portée par le carnet de Cristobal, gardien ultime d’une mémoire familiale foisonnante.

Miguel Bonnefoy, en dessinateur patient, capture l’essence même de l’humanité : espoir, courage, et un profond désir de liberté.

Couronné des prestigieux prix de l’Académie française et Femina en 2024, _Le rêve du jaguar_ s’érige en véritable chef-d’œuvre, lumineux et universel, résonnant bien au-delà des frontières du papier.

C’est un livre à lire absolument.

Sociobiographie, Didier Eribon, Flammarion : Un Voyage Introspectif et Rigoureux au Cœur de l’Intellect

Dans « Sociobiographie », Didier Eribon nous livre une texte où la réflexion audacieuse et l’introspection dialoguent avec une finesse rare. 

À travers un échange profond avec Geoffroy Huard, qui surprend pour le brio qu’il donne à cet entretien, Eribon explore l’intersection délicate entre l’individuel et le social, la trajectoire personnelle et les dynamiques globales. Ce livre dépasse et revisite la narration biographique ; il s’agit d’une tapisserie riche, où les influences intellectuelles se mêlent aux récits personnels.

Embrassant les pensées de Hegel à Genet, Eribon retrace le cheminement de ses idées avec une sensibilité et une rigueur érudition passionnante, jamais superflue. Ses rencontres avec les géants de la pensée contemporaine, Foucault et Bourdieu, deviennent des points d’ancrage dans cette exploration des nuances de la subjectivation, de la vieillesse, et des classes.

Bourdieu est pour moi une nécessité, il a changé ma manière de voir le monde et lire ces pages qui lui sont dédiées fait revivre ma découverte de ce grand penseur.

Dans chaque chapitre, une nouvelle dimension de la sociobiographie se révèle en un dialogue entre l’analyse théorique et le témoignage personnel. Les concepts de transfuge, d’identité et de critique psychanalytique ressurgissent sous une lumière nouvelle, revitalisées par un esprit critique incisif.

Didier Eribon compte pour moi.

Je le lis et relis souvent, c’est toujours un moment inspirant 

Ses livres, en format poche, vous raviront et n’ayez pas peur de la complexité, les lire est avant tout un plaisir.

Merci à Geoffroy Huard qui transcende les limites de l’autobiographie traditionnelle pour offrir une perspective inédite sur nos luttes individuelles et collectives. C’est une œuvre poignante et nécessaire pour quiconque cherche à comprendre les complexités de l’expérience humaine.

Chez Raymonde (Théâtre Essaïon, à Paris du 4 septembre au 30 octobre 2025)

Et si pour la rentrée on allait au théâtre ? 

Chez Raymonde (Théâtre Essaïon, à Paris du 4 septembre au 30 octobre 2025) est une pièce drôle et tendre à la fois. 

Dans le théâtre transformé en rade breton miniature, Jasper et Romuald tiennent la baraque — ou plutôt le zinc — et face à la perspective absurde d’une démolition pour un parking, voulu par un maire, visiblement conservateur, naît une revanche collective qui sent autant la sueur du comptoir que le parfum des reconquêtes populaires.

On croit à ces personnages parce qu’ils sont incarnés avec affection et précision. 

Gigi, féministe, est une force de la nature — elle nous émerveille avec un humour tranchant et une générosité qui font basculer la scène du comique au bouleversant en un clin d’œil. 

Cloarec, pianiste bègue, transforme son handicap en rythme, en un motif musical qui relance la pièce. 

Grand Gwen, aspirant comédien, apporte une naïveté scénique délicieuse, et 

Jasper et Romuald forment ce duo de patrons que l’on voudrait applaudir chaque soir.

La mise en scène, vive et généreuse, joue des codes du vaudeville et de la fable sociale sans jamais se départir d’une tendresse pour ses personnages. Le décor, essentiel et précis, est un véritable personnage secondaire : le zinc, les chaises tassées et la lumière chaude créent l’impression délicieuse d’être déjà installé au comptoir, verre en main, prêt à prendre parti.

Allez voir Chez Raymonde. 

Une soirée idéale pour qui aime le théâtre vivant, chaleureux et profondément humain.

Les forces — Laura Vazquez (Éditions du sous-sol).

 Il est des livres qui restent entre nos mains comme des petits exils, des territoires à la fois sauvages et intérieurs.

Une écriture qui vibre, un refus d’autocensure qui éblouit. Cette ex pensionnaire de la Villa Médicis livre un roman qui questionne notre attention, notre rapport au monde et la cassure en nous. Avec une langue à la fois brute et lyrique, elle mène le lecteur dans un voyage initiatique.

Laura Vazquez, en véritable alchimiste de la voix, mêle sans effort le tragique et le comique, le réflexif et le prosaïque. Son texte oscille, entre l’écriture intime et l’écriture politique, entre la révolte intérieure d’une fille qui refuse l’ordre imposé et le regard critique qu’elle porte sur la société tout entière. La narratrice, au fil de ses errances — d’un bar mystérieux à une maison abandonnée, d’un immeuble sectaire au sommet d’une montagne — nous entraîne dans un balancier constant, où chaque lieu devient une réflexion sur notre rapport à l’autre, à soi, à ce qui se tait et ce qui se dit.

Ce qui frappe, dans cette œuvre, c’est cette impression d’une conscience qui refuse l’autocensure, cette idée que tout ce qui pourrait faire mal, déplaire, choque, doit à tout prix être étouffé. La voix de Vazquez ouvre avec courage les fenêtres qu’on aurait voulu fermer.

L’autrice continue de nous montrer que la vraie force réside dans la capacité à rester debout, à faire entendre sa voix, malgré tout.

J’avais aimé ses ouvrages précédents et j’adore Les Forces.

À lire pour retrouver des Forces.

Nerona — Hélène Frappat — Actes Sud

Une comédie politique à l’acide, où la tragédie antique se tricote en tyrannie médiatique.

Ce livre, lu aujourd’hui a un goût different, il y a Trump, il y a Giorgia Meloni que j’ai très bien connue en Italie.

Je pense souvent : “Make Orwell fiction again ” et Nerona se glisse parfaitement dans cette sensation que l’exagération finalement est la réalité.

Hélène Frappat construit ici un dispositif assez intriguant : transfigurer la mise au pouvoir d’une femme — exigeant qu’on l’appelle “le Prince” — en une série d’épisodes, où la scène publique se confond avec le plateau télé, où le politique se vend comme de l’entertainment, et où la langue du pouvoir devient une mécanique de séductions et d’oppressions. Le roman est drôle, souvent mordant, mais ce qui le rend vraiment troublant, c’est sa capacité à faire basculer la gaudriole en malaise — et le malaise en conscience.

L’art de Frappat tient moins dans la fable que dans la précision du portrait collectif : Nerona n’est pas une caricature plate, elle est l’aboutissement d’une époque qui idolâtre l’efficacité, méprise la nuance et transforme la peur en spectacle.

Ce livre fait rire pour ne pas oublier que le réel est un cas particulier du possible je vous conseille de vous divertir avec ce splendide récit.

L’avez vous déjà lu ? 

Voulez-vous que je vous raconte comment était Giorgia Meloni à 16 ans ? 

Les Derniers Jours de Harry Yuan, Arbon, Au Diable Vauvert

Je vous présente, en collaboration avec le média French Press USA un coup de cœur de cette rentrée littéraire.

Les Derniers Jours de Harry Yuan, Arbon, Au Diable Vauvert : un roman-miroir où la chute d’un home devient fable contemporaine.

Il y a, dans ce livre d’Arbon, une construction qui ressemble à un face‑à‑face mis en scène. L’île grecque est un tropisme, une cabine d’écoute où le narrateur devient récepteur d’une confession. La langue, mesurée et sonore, déroule peu à peu la trajectoire d’un homme qui a su transformer l’intuition en empire, puis l’empire en disparition. Cette économie de moyens, beaucoup suggéré, peu exhibé, donne au roman sa force discrète.

Arbon, venu d’un autre art  (la musique, l’édition, l’innovation) insuffle à sa première fiction une musicalité intense : des phrases qui respirent, des silences qui pèsent, des ruptures de tempo qui placent le lecteur dans une attente délicieusement anxieuse. Le récit tient sa promesse de thriller mais  la violence est  la précision du récit.

Cette vrai histoire qui devient fiction brouille est prenante et ce livre passionnant, à lire pour découvrir que le réel est parfois le plus incroyable des possibles.

Les certitudes par Marie Semelin J.C. Lattès

Certitudes, j’en ai eu, même trop, aujourd’hui ce mot me fait peur, encore plus au pluriel, alors c’est avec curiosité que j’ai voulu découvrir ce premier roman de Marie Semelin.

C’est la curiosité aussi qui m’a fait lutter contre mes certitudes.

Marie Semelin, nous convie à un itinéraire littéraire intéressant à suivre. Dès les premières pages, on est happé par l’atmosphère de ce roman, où les silences en disent parfois plus que les mots.

Le livre commence en 2023 dans ma chère bibliothèque du Centre Pompidou à Paris mais le prologue nous dit déjà que le lecteur va voyager 

L’auterice, avec une plume délicate et acérée, nous plonge au cœur des contradictions humaines, là où les certitudes les plus ancrées vacillent sous le poids des réalités complexes. L’histoire se déroule entre Jérusalem et Ramallah, deux villes symboles d’un conflit qui déchire le monde depuis des décennies. Mais Marie Semelin ne livre pas un récit géopolitique. Elle s’intéresse avant tout aux individus, à leurs doutes, à leurs espoirs, à leurs rêves brisés.

Comment vivre dans la peur et l’horreur ? 

Comment faire face à des blessures de l’esprit qui se rajoutent à tout le reste ? 

Dans ce voyage les certitudes deviennent questionnements.

On est frappé par la justesse des portraits, par la manière dont l’autrice parvient à saisir la complexité de chaque personnage. Chacun d’eux est porteur d’une histoire, d’un vécu, d’une vérité qui lui est propre. Et c’est dans la confrontation de ces vérités singulières que le roman prend toute sa dimension. Marie Semelin nous invite à dépasser les clichés, à remettre en question nos préjugés, à écouter l’autre avec empathie, curiosité et bienveillance.

« Les certitudes » nous rappelle que l’Histoire est faite d’êtres humains, de leurs choix, de leurs erreurs, de leurs souffrances. Et que seule la compréhension mutuelle peut nous permettre de construire un avenir meilleur. Un livre essentiel, à lire absolument.

Les Bestioles d’Hala Moughanie : Beyrouth à vif, un portrait littéraire (Élyzad)

Le 4 août 2020, Beyrouth implose. De cette tragédie, Hala Moughanie tire un roman incandescent, Les Bestioles, publié aux éditions Élyzad. 

L’histoire de l’après-explosion, est une plongée vertigineuse dans les méandres d’une ville blessée, d’une mémoire collective à vif.

Le narrateur, un survivant parmi tant d’autres, erre dans les ruines, hanté par le fracas de l’explosion, mais aussi par les « bestioles » qui vrombissent dans sa tête : les souvenirs d’une guerre civile fratricide, la douceur perdue d’une femme aimée, et cette conviction tenace que le Liban est victime d’un complot mondial.

Hala Moughanie manie avec une rare habileté l’art de la suggestion. La violence n’est jamais frontale, elle se tapit dans les silences, les regards fuyants, la résignation amère d’une population exsangue. 

L’auteur•ice a la capacité de faire surgir la tragédie de l’intime.

Mais Les Bestioles, c’est aussi une langue. Une langue, parfois même grinçante, qui refuse toute complaisance. Hala Moughanie ausculte les plaies de Beyrouth avec une lucidité implacable, disséquant les mécanismes de la folie et interrogeant notre propre humanité.

Ce roman, loin de tout pathos larmoyant, est un cri de colère, de douleur, mais aussi d’espoir. Car malgré les ruines, malgré les « bestioles » qui rôdent, il y a toujours, dans les mots de Hala Moughanie, une étincelle de vie, une volonté farouche de croire en l’avenir. Un livre fort, bouleversant, qui nous rappelle que la littérature peut être une arme de résistance.