La cinquième saison / Erik Orsenna / Robert Laffont

Aura-t il fallu qu’Aya sorte de l’académie pour que la fantasy y rentre?

Le facétieux immortel nous livre un conte fantastique.
Un mega-navire de croisière heurte Venise, le choc est si grave, si lourd que le temps s’arrête – les Einsteiniens comprendront .
Orsenna profite de cette achronie pour faire surgir quelques uns des personnages de son Panthéon personnel toutes périodes confondues qui s’agiteront pour résoudre la crise existentielle du monde. Vivaldi et Lorenzo da Ponte travailleront à remettre l’humanité sur le droit chemin. La solution, un peu Baroque, est de rajouter un nouveau concerto aux quatre saisons

Un délice à lire, comme une aimable fable qui dénonce les égarements de notre époque.
Pour ceux que le coté fantastique rebute, imaginez que c’est un carnaval durant lequel les invités masqués s’incarnent pleinement dans leurs rôles.

Erik Orsenna est un homme qui a la passion du possible, dans ce livre il raconte d’un cas particulier de l’impossible et c’est séduisant, comme une gondole qui s’écoule lentement dans les eaux vénitiennes.
Lire les mots qui dansent de cet écrivain est pour moi un rendez-vous pris à la sortie d’un nouveau livre.

La chanson est toujours douce, ce récit entouré d’eau et de poésie m’a fait penser à un écrivain qui a peu en commun avec Erik Orsenna, j’ai ressenti une vibration commune avec « Jérusalem », « Promethea » et « Ligue des gentlemen extraordinaires » d’Alan Moore (connu aussi pour V pour Vendetta). Bien différent, mais pendant en un instant magique la littérature a créé un pont invisible, traversé par le son des mots.


C’est beau de lire.

La séduction de Monsieur l’Immortel à encore opéré, un autre livre que je quitte avec tristesse et que j’espère vous exhorter à lire pour créer chez vous aussi des belles émotions.

Rentrée 42, bienvenue les enfants

Rentrée 42, bienvenue les enfants est une pièce plutôt bouleversante, c’est l’histoire de quatre institutrices en 1942, la routine devient une bataille pour le respect de l’humanité de toutes et des tous et pour permettre aux enfants de survivre et vivre.

La pièce est simple et intense.

Que feriez vous si dans votre école des plus de  120 enfants attendus seulement une vingtaine se présentaient à l’appel. 

Les protagonistes de cette histoire ne sont pas tous de ceux et celles  « qui ont fait avec » et pourtant il y en a eu malheureusement et c’est difficile de ne pas s’insurger quand le sort des enfants raflés semble devenir secondaire.

Les comédiens sont remarquables et l’immersion dans la France de Vichy est vivide.

Quand la directrice parle du plan de « redressement » national les mots se font pierres pour moi, attention la pièce est présentée avec légèreté et souligne avec humour les énormités de l’époque la plus sombre de France et montre comment les égoïsmes de chacune et chacun deviennent la réalité.

Dans tout ça n’oublions jamais, oh jamais, que les cars de familles françaises escortés par des policiers français direction l’oubli et la mort ont bel et bien existé tout comme celles et ceux qui se préoccupaient de leur destin en venant à estomper le souvenir d’un ami, d’une enfant,d’une famille voisine soudainement évaporée dans une nuit d’été.

À voir comme un réveille qui sonne fort pour et nous rappeler qu’il faut toujours se souvenir 

L’ombre pâle / David Naim / L’Antilope

Pour David Naim: c’est son premier roman, et pour moi: la découverte d’un auteur, de son langage, de ses mots et de son humour qui ponctue l’histoire. Une belle histoire qui parle de famille et de la perte d’un être qui nous devient encore plus cher au moment de sa perte.

La mort coupe brutalement les discussions manquées et réveille celles imaginées, trop importantes pour exister réellement.

La mort du père est le presque point de départ du livre. 

Simon, se retrouve chargé des obsèques d’un père secret et éloigné de son quotidien. Le cérémoniel à suivre est celui de la religion juive qui prévoit que l’Inhumation se fasse dans les plus brefs délais comme le stipule la halakha. En moins de 24h.

Cette étape où le corps humain redeviendra poussière, et où l’âme reposera auprès de Dieu doit donc se faire dans une certaine urgence, il faut prononcer un discours et prendre des décisions. C’est à ce moment que deux Talits (châle à franges) se présentent à Simon et comme ils sont mêlés, le choix est fait d’enterrer le défunt avec les deux.

L’appartenance du Talit de trop devient une quête qui nous parle de transmission et de traditions.

Simon devient le détective qui doit comprendre pour pouvoir reprendre le cours de sa vie et surmonter les doutes et apaiser les âmes.

David Naim est brillant et sait utiliser les mots avec la force que seulement un écrivain peut produire.

Lire ce roman est enthousiasmant , l’auteur arrive à  nous « absorber » dans l’histoire des personnages, moi par exemple j’ai aisément imaginé les descriptions de l’ordinaire, comme les piles de cartons si hautes qui peuvent ensevelir un enfant,  (il faut lire pour comprendre) ou celles de l’extraordinaire, car un voile de spiritualité habite aussi dans ce récit.

Me voilà fervente admiratrice de l’écriture de David Naim et conquise par ce roman qui est sûrement à relire pour en saisir encore plus la symbolique des agissements de Simon.

Dernière réflexion : L’antilope est vraiment une belle maison d’édition.

Mélusine reloaded / Laure Gauthier / Corti 

Laure Gauthier écrit un roman que j’ai aimé tout comme sa Mélusine personnage qui déambule égarée dans un monde qui ressemble au note mais plus plat, comme une photo. Voilà mélusine fait surface dans une rue d’un Paris devenu vitrine où tout est pasteurisé et prive de joie. J’aime beaucoup les sigles qui en peu de lettres définissent les catégories de personnes et les fonctions

.

Mélusine traverse une bonne partie des désastres du monde réel, écologie, féminisme et capitalisme qui détruisent le monde.

Il ne s’agit pas d’une réécriture du Mythe mais d’une fable un peu SF sans vraiment l’être et d’un mix d’anticipation qui fait geler le sang à la Matrix et de dénonciation sociale.

Le chemin vagabond de Mélusine n’est pas sans rappeler le procedé de Dante où « Quand j’étais au milieu du cours de notre vie, je me retrouvais dans une sombre forêt, après avoir perdu le  droit chemin. ». Cette Mélusine est une femme « entre deux âges » et semble se perdre dans ce monde d’images.

La langue est épurée et recherchée au juste point pour pouvoir communiquer aisément avec toutes les lectrices et les lecteurs qui auront envie de découvrir Mélusine 2.0.

Je suis séduite par l’idée déjà fort interessante et par la réalisation qui me laisse sous le charme également pour sa fin marquante.

Je souhaite à ce court roman de marquer cette rentrée littéraire par son originalité.

Les éditions Corti publient également une version du Mythe de la femme-serpent plus traditionnelle.

La Machine de Turing / Théâtre Michel 

La Machine de Turing est une pièce de théâtre de Benoit Solès créée en 2018 au festival Off d’Avignon, aujourd’hui à nouveau jouée au théâtre Michel qui est accessible aux PMR ♿️ (moi).

J’ai finalement pu regarder et « fall in love » de la pièce ! Après que maintes péripéties dont un coma et un fauteuil roulant m’en empêchent.

J’ai vraiment découvert Turing avec le film Imitation Game en 2015 et surprise je connaissais le nom sans rien savoir de son rôle et de sa terrible fin.

1940 : Alan Turing, mathématicien, cryptologue, est chargé par le gouvernement Britannique de percer le secret de la célèbre machine de cryptage allemande Enigma, réputée inviolable.

Après le film je me suis précipitée sur les livres : 

Alan Turing: Life and Legacy of a Great Thinker, Alan Turing: The Enigma et d’autres titres en anglais et en français comme La machine de Turing en poche chez Points, les BD et aujourd’hui le texte exceptionnel de la pièce chez Nathan qui fournit également un riche dossier.

Turing fut retrouvé mort le 8 juin 1954,  par sa gouvernante dans son lit, avec une pomme croquée sur sa table de nuit. L’autopsie conclut à un suicide par empoisonnement au cyanure.

il avait été mis à l’index, condanné et oublié à cause de son homosexualité.

La Sexual Offenses Act, qui dépénalise l’homosexualité date de 1967.

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La pièce théâtrale retrace avec intelligence, humour et justesse la vie du Turing et la bigotterie intolérante qui l’a privé de son travail et de la reconnaissance qu’il méritait.

Benoît Solès et Mathyas Simon sont parfait.

Le comédien et auteur de la pièce incarne l’âme lunaire et tourmentée de Turing et nous fait vivre des émotions palpables dans toute la salle.

Chaque soir c’est une standing (sauf pour moi cause ♿️, certes) qui salue les comédiens.

Benoît Solès est resté échanger un peu avec moi et j’ai découvert une personne solaire qui transmet des émotions même hors de la scène.

Chaque fois qu’une spectatrice ou un spectateur sortira enrichi de la représentation, une pièce, cette fois celle du puzzle de la lutte contre l’intolérance, sera posée.

Allez voir ou revoir La Machine de Turing  (moi j’y retournerais déjà) car l’émotion est forte.

Offrez aussi des émotions théâtrales à votre entourage, et au pire il y’a le beau texte de la pièce chez Nathan

Marie-Héloïse, fille du Roy / Raphaël Confiant / Mercure de France 

Rentrée Littéraire 2024

Raphaël Confiant est né en 1951 au Lorrain en Martinique. Militant de la cause créole dès les années 1970, il participe avec Jean Bernabé et Patrick Chamoiseau à la création du Mouvement de la créolité. Écrivain reconnu tant en créole qu’en français.

Cet auteur je l’avais déjà lu dans La muse ténébreuse de Charles Baudelaire qui m’avait enchantée. Même sensation positive pour cette lecture, j’avais envie d’un roman historique qui me fasse changer d’horizon et j’ai trouvé mon bonheur.

Dans ce nouveau récit nous suivons l’existence et les périples de Marie-Héloïse, qui vit à Paris dans un orphelinat jusqu’à ses quinze ans, quant on l’envoie en Nouvelle-France (Québec) avec d’autres orphelines et femmes abandonnées à elle mêmes, elles portent la terrible appellation de filles du Roy et doivent servir à peupler les terres conquises. 

Marie Héloïse passera à cause des aléas coloniaux de la France et du destin de terre en terre de pays en pays pour terminer sa vie à la Martinique.

Une héroïne forte dans un univers qui n’est pas tendre avec les femmes en général et encore moins avec celles sans famille.

Le roman n’est pas avare en rebondissements et sait saisir l’attention des lectrices et des lecteurs, les conditions de vie des colonies,  le climat, les obstacles, la rencontre et le mépris des populations autochtones sont parfaitement relatés, le registre linguistique aussi, s’adapte aux lieux et à l’époque et pour moi, qui accorde une grande importance à la langue et aux descriptions, mêmes longues et détaillées,  dans les romans historiques, c’est parfait ! et je pense que ce roman pourra vous plaire. 

Le rêve du jaguar / Miguel Bonnefoy / Rivages 

Il faut que je vous dise que :

J’aime voyager avec les œuvres littéraires de Miguel Bonnefoy, dans le temps et autour de la planète, un voyage est beau aussi par ses souvenirs et les livres de cet auteur sont dans ma mémoire parfois avec une image créé par les mots, parfois avec l’histoire d’un personnage qui surgit, même dans des nouvelles lectures.

Les histoires que nos écrivains nous racontent ont la capacité de nous enrichir pour toujours.

Le Rêve du Jaguar est évidemment le bienvenu dans ma bibliothèque et dans ma vie. Ses premières pages sont âpres, grinçantes et amères comme le sont la pauvreté et l’abandon. Antonio, qui pourrait avoir mille prénoms et mille nationalités tant la misère est universelle, grandit dans le récit comme une fleure dans le désert ou mieux dans une jungle inhospitalière avec la fureur qui est le seul amour à donner et la colère de celles et ceux qui n’ont rien à perdre règne seule.

Rien à perdre et tout faire pour survivre, un destin qui en change un autre, deux destins qui évoluent, ainsi commence notre histoire qui se poursuit en devenant celle d’une lignée et d’une nation, le Venezuela !

Ce texte est épique, homerien par moments.

Le raconter m’est impossible, alors je vais vous recommander de le lire et de l’aimer autant que moi, autant qu’il le mérite.

PS : la phrase en rose en bas de la vidéo est :

L’autodérision fait vivre et les livres changent le monde 🌍 ! 

Hotel Roma / PIERRE ADRIAN / Collection Blanche, Gallimard

Rentrée Littéraire 2024

J’avais déjà suivi l’auteur à la recherche du Pasolini perdu, et j’avais adoré me retrouver à Rome, ville qui m’a donné la vie, avec tant de paysages, de noms, de faits, de rêves, de déceptions qui m’étaient familliers.

Avec Pavese Pierre Adrien retrace avec la même acuité d’esprit l’itinéraire interrompu de Cesare Pavese. 

Ayant étudié en Italie, Pavese rentre en résonance avec mes souvenirs d’école tandis que Pasolini avec ceux de jeune étudiante qui voulait changer le monde.

C’est vrai pour moi aussi, Pavese a à voir avec mes trente ans comme pour Pierre Adrien, c’est à ce moment que je l’ai vraiment découvert, seule avec l’auteur, sans intermédiaires.

Chez Pavese tout est plus paisible, mais derrière la douceur des collines se cache la turbulence et les tourments qui n’ont jamais quitté l’écrivain italien.

Hotel Roma fait briller Turin à nouveau, cette capitale de la culture italienne et même Européenne de l’après-guerre, aujourd’hui à la periferie du monde, même si, même si elle est peut-être juste endormie.

Les voix des intellectuels et l’effacement progressif de Pavese se mêlent à l’histoire d’un couple Franco-italien qui se retrouve à mi-chemin. 

Ce texte est très séduisant, un livre intelligent, qui a quelque chose à raconter et à transmettre.

J’ai beaucoup aimé cette lecture passionnante et qui m’a fait tellement voyager dans les textes de Pavese.

Dans cette dense rentrée littéraire, ce livre est hautement conseillé. 

Pedro Almodóvar / Le Dernier Rêve / Flammarion

(chez votre libraire à partir du 28/08/2024)

First of all, j’aime Pedro Almodovar et son parcours.

Son style a marqué des vies et même ma propre vie, c’est dire à quel point son influence a été grande.

Lire son livre, était comme converser  avec quelqu’un que je connaissais depuis toujours et avec qui je parlais de la vie, de l’art, des passions.

Une anthologie légère mais pleine de clinquant, de personnalité et d’humour.

Mélange parfait de fiction, d’essais et de journalisme la lecture élargit l’image de Pedro Almodóvar en tant qu’artiste et humain.

Pour les fans d’Almodovar, c’est essentiel.

Pour les personnes intéressées par le processus créatif – génial.

Pour tous ceux qui sont un peu curieux, cet ouvrage devraient être une lecture agréable aussi.

Dernière recommandation : prendre le temps de lire à haute voix ; Il est fascinant de voir comment la voix distinctive que nous connaissons de ses films, espiègle et audacieuse, se reproduit dans l’écrit.

Badjens / Delphine Minoui / Seuil

 

Est-ce que l’écho du cri d’une prisonnière peut résonner pendant une lecture entière ? 

Ma nouvelle réponse, après Badjens est : Oui.

Ce livre parle pour toutes les femmes prisonnières d’un mode de pensée qui les invisibilise et qui voudrait, vraiment les oublier, silencieuses et conciliantes depuis la nuit des temps, obligées à mille et une ruses et mille contes pour sortir de la longue nuit qui les entoure.

Badjens, ce surnom, qui donne le titre du récit, est un journal intime oral avec tout un tas d’informations que nous connaissons déjà grâce à la presse, et pourtant quelle surprise de ressentir l’angoisse qui pèse sur cette jeune femme. Elle parle de sa vie et tout d’un coup l’article de journal se transforma en histoire intime d’une force remarquable.

La photo devient un portrait avec de plus en plus des détails. C’est une histoire des mentalités, un monologue profond et frais qui rend un bel hommage aux jeunes Iraniennes en prêtant la voix à une Iranienne de 16 ans qui escalade une benne à ordures, prête à brûler son foulard en public.

Bien écrit et rythmé, pas de repos avant la fin de ce texte court et puissant.

Maintenant le cri sourd de la femme enfermée se transforme en parole pour la liberté.

Pour toutes les Badjens, je vous conseille de découvrir ce roman d’initiation et de révolte.